Montcharmont et autres extraits des Jours d’exil – Ernest Cœurderoy

Alors, s’écrieront les bourgeois, notre ordre social est donc à la merci du premier misérable venu ?… Et si ce premier misérable venu est à la merci, lui, de votre ordre social, de votre sécurité et de votre propriété ? Et si votre ordre social, votre sécurité, votre propriété exigent que ce misérable soit dépouillé de sa part des biens communs, de ses droits naturels, de la vie même, il faut donc qu’il respecte tout cela ? Allons donc !

Oui, bourgeois, la lutte est engagée dans ces termes entre la société et l’individu. Oui, tout condamné a le droit de fusiller le premier juge venu, car tous les membres du très-illustre corps de la magistrature sont solidaires dans les conséquences de l’homicide légal. Nous faisons de la barbarie, vous faites de la civilisation ; je ne sais où est la plus grande cruauté, chez vous ou chez nous. Puisque vous voulez conserver vos privilèges, résignez-vous à la guerre et au duel dans lesquels les chances de mort sont égales pour les deux adversaires.

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Ci-dessous, le texte de la brochure:

Les jours de la haine

Dans l’affrontement contre la réalité, aucun livre, aucune œuvre humaine ne marque un point définitif à son avantage. La réalité a toujours quelques pas d’avance. Un résidu religieux nous pousse à voir, dans les grandes analyses et les grandes expériences, notre « guide », et à rassembler et numéroter ces analyses et ces expériences dans de courtes listes capables, selon nous, de nous indiquer la route. Mais la réalité n’accepte pas les imitations bibliques.

Sanctifier un texte peut être utile pour de nombreuses raisons, toutes fonctionnelles à la construction du pouvoir. Même s’il s’agit d’un « nouveau » pouvoir, cela revient au même. Pendant des années, nous avons juré sur Marx. Cherchons à éviter, désormais, de jurer sur quelqu’un d’autre.

Ceux qui contribuent à sanctifier les textes, ce sont bel et bien les exégètes, les préfaciers, les chercheurs, ceux qui les systématisent. « Mon Dieu ! – s’exclamait Cœurderoy – délivrez-moi du mal, je veux dire des faiseurs de préfaces ». Jusqu’à aujourd’hui, le sort lui en a peu donné. Gross et Nettlau furent les premiers. S’apprêtant à résumer les Jours d’Exil, le premier, inquiet, en considérait la grande valeur littéraire et artistique ; le second immergeait le tout dans sa célèbre érudition. C’était justement le danger entrevu par Cœurderoy : un long, un exténuant effort introductif, qui rend compte de tous les mouvements, de tous les événements, de toutes les affaires privées de l’auteur, ou de toutes les prétendues qualités esthétiques d’un langage et d’un art considérés comme des instruments externes à leur contenu ; tout ça pour finalement ne rendre compte de rien, et livrer le lecteur au contact brutal avec le texte, le livrant à la sagacité interprétative, véritable et solitaire. Une césure entre les temps révolutionnaires de la lecture et le texte, et celui qui fait crisser le verrou de cette serrure à double tour, c’est justement l’autorité indiscutée de l’érudition du bon Nettlau.

Vient ensuite l’exhumation situationniste. Les cimetières sont souvent plus animés qu’on ne le pense. Vaneigem n’est évidemment pas Nettlau. Mais, d’un autre côté, son travail introductif se reflète une nouvelle fois dans les préoccupations de Cœurderoy : ce qui intéresse le théoricien situationniste c’est d’accréditer les anticipations et les suggestions analytiques de l’Internationale situationniste, plus que l’évaluation de la réalité révolutionnaire et du rapport qu’entretient – aujourd’hui – cette réalité, celle dans laquelle nous vivons, avec les expériences consignées plus d’un siècle auparavant par l’anarchiste Cœurderoy.

Une belle analyse, sans aucun doute, que celle de Vaneigem, mais à sens unique. Une analyse qui, contre le parti et contre l’orthodoxie, finit par retrouver un parti et une orthodoxie au-delà du cercle stalinien. Il n’y a pas que les staliniens qui peuvent être staliniens. Les libertaires courent aussi ce risque, avec la circonstance aggravante que, quand ils s’y trouvent entraînés, ils ne s’en rendent pas comptent, car ils ont l’alibi de la liberté à tout prix.

Cœurderoy est un anarchiste. Solitaire dans ses idées. Non pas un anarchiste de salon, ni un philosophe, bien que tranchant et conséquent jusqu’au bout, comme Stirner. Un anarchiste et un révolutionnaire. Il a fait la révolution de 1848 à Paris, il a vu le sang rougir la Seine, et les nouveaux jacobins recueillir l’héritage de Babeuf. Médecin, il a vu les misères et les grandeurs de l’homme, du corps de l’homme, dans la joie de la vie et sur la table d’autopsie. Conspirateur et agitateur, il a vécu les mesquineries et les petitesses des organisations pleines de grandes paroles, de slogans et de drapeaux, mais aussi de petits délires de grandeur et d’arrivisme. Exilé, il a vécu la vie inconsistante des mouvements révolutionnaires à l’étranger, les trames de la police, les contrôles étouffants, la lutte contre la faim, le désir de retourner au pays. Écrivain, il a revécu toutes ces expériences, avec une pénétration magistrale, sans pudeurs, sans rien cacher, sans peur de blesser telle ou telle personne, telle ou telle organisation révolutionnaire. Humain, seul devant lui-même, il a décidé de se tuer, et il l’a fait. La logique révolutionnaire n’admet pas de bond en arrière.

« Pour faire passer la révolution, comme un fer rouge, à travers ce siècle, une seule chose est à faire : démolir l’Autorité ».

Ce concept est global, c’est-à-dire qu’il présuppose la destruction de la totalité du pouvoir, une dimension révolutionnaire globale. Comme le lecteur le verra facilement, les concepts développés par Cœurderoy ne sont jamais des concepts stratégiques, mais des concepts qui comptent se référer à la totalité révolutionnaire. La conception de la « révolution » dans le sens courant, c’est-à-dire dans le sens du dépérissement et du remplacement des vieilles institutions, lui est absolument étrangère. Et, en fin de compte, c’est justement cette dernière conception de la révolution qui peut être liée au temps, au concept du « temps qui passe », au principe stratégique de l’historisation. L’autre conception, celle globalisante, n’a qu’un raccord synchronique avec le temps. Des faits lointains dans le temps deviennent présents, ils reviennent dans la dimension de « ce qui survient », parce qu’ils sont liés à « ce qui subsiste », qui est une des caractéristiques du même processus temporel. Si l’histoire du monde est l’histoire de la lutte des classes, c’est-à-dire l’histoire de l’exploitation, le sens de l’évolution historique ne peut pas mettre au second plan le sens de la totalité du monde et de l’élément qui la caractérise : « ce qui subsiste » – à l’intérieur des diverses modifications – de l’exploitation. Donc, quand le révolutionnaire, au nom de son organisation, développe (justement) une analyse stratégique, il tient compte, sans doute, de cet ennemi qui lui fait face, mais il est amené à l’identifier dans ses connotations historiques précises, dans les formes qu’il prend au cours du temps ; l’autre élément, celui global, s’il ne lui échappe pas, passe au second plan. Au contraire, le révolutionnaire doit aussi penser le « tout », c’est-à-dire qu’il doit évaluer les éléments de la permanence à l’intérieur de la modification, s’il ne veut pas remettre ses efforts dans les mains de ceux qui font de la permanence de l’autorité le but de leur action.

Tout cela, pour Cœurderoy, est considérablement facilité. Sa lecture de la réalité est celle d’un poète, son instrument linguistique, celui d’un artiste, mais son expérience est celle d’un révolutionnaire. Le caractère contradictoire du conflit social se présente à lui d’un trait, éblouissant. Pour lui, bien au-delà de la rationalité de la connaissance, c’est la catégorie essentielle de l’agir qui conditionne et codifie le modèle économiciste de la révolution autoritaire. Mais ce « sens de la lutte » ne lui vient pas d’une superposition arithmétique. Une analyse des unités qui, additionnées, composent la totalité. Le concept d’ « élément » de la totalité, et le concept de « système » de la totalité ou de « totalité systématique » lui sont étrangers. Ses analyses visent progressivement à détruire cette illusion. L’homme peut imposer sa prédominance sur l’évolution contradictoire du conflit de classe, à la seule condition qu’il admette le caractère contradictoire des moyens pratiques mêmes, qui lui rendent la prédominance possible. Dans le cas contraire, il restera à la merci des événements, rêvant de réformes impossibles, et autant d’impossibles dominations absolues.

Donnons un exemple. Tous se rappellent des passages où Marx se lance contre le sous-prolétariat, l’amalgamant aux voleurs et aux prostitués, et unissant dans la même condamnation ces derniers à tous ceux qui ne font pas partie de la « classe ouvrière ». Les raisons de cette condamnation sont vite dites. La révolution est possible – selon Marx – à la seule condition que se développe une grande classe ouvrière, capable d’abattre la classe bourgeoise. Tout retard dans le développement de la classe prolétarienne est un poids pour la révolution. Et, de cette manière, les sous-prolétaires, les chômeurs, les ghettoïsés et les criminalisés, sont vus comme un poids contre-révolutionnaire. C’est facile de comprendre comment, dans cette voie, on va droit vers le stalinisme et comment tous ceux qui ne pensent pas comme l’autorité en charge deviennent des « poids pour la révolution ». Mais voyons, à l’inverse, les affirmations de Cœurderoy :

« Garde-toi, surtout, Prolétaire ! de marquer du stigmate de l’infamie ceux de tes frères qu’ils appellent les Voleurs, les Assassins, les Prostituées, les Révolutionnaires, les Galériens, les Infâmes. Cesse de les poursuivre de tes malédictions, ne les couvre plus de boue, écarte de leur tête le couperet fatal. Ne vois-tu pas que le soldat t’approuve, que le magistrat t’appelle en témoignage, que l’usurier te sourit, que le prêtre bat des mains, que le sergent de ville t’excite ? Insensé, insensé ! ne sais-tu pas qu’avant d’abattre le taureau menaçant, le matador sait faire briller dans le cirque les derniers efforts de sa rage ? Et qu’ils se jouent de toi, comme on se joue du taureau, jusqu’à la mort ? Réhabilite les criminels, te dis-je, et tu te réhabiliteras. Sais-tu si demain l’insatiable cupidité des riches ne te forcera pas à dérober le morceau de pain sans lequel il faudrait mourir ? Je te le dis en vérité : tous ceux que les puissants condamnent, sont victimes de l’iniquité des puissants. Quand un homme tue ou dérobe, on peut dire à coup sûr que la société dirige son bras. Si le prolétaire ne veut pas mourir de misère ou de faim, il faut : ou qu’il devienne la chose d’autrui, supplice mille fois plus affreux que la mort ; – ou qu’il s’insurge avec ses frères ; – ou bien enfin, qu’il s’insurge seul, si les autres refusent de partager sa résolution sublime. Et cette insurrection, ils l’appellent Crime ! Toi, son frère, qui le condamnes, dis-moi : vis-tu jamais la mort d’assez près pour jeter la pierre au pauvre, parce que, sentant l’horrible étreinte, il déroba, ou plongea le fer dans le ventre du riche qui l’empêchait de vivre ? La société ! la société ! voilà la criminelle, chargée d’ans et d’homicides, qu’il faut exécuter sans pitié, sans retard ».

L’ennemi est vu dans la société, non pas parce que tous les éléments de celle-ci sont également responsables (interclassisme banal), mais parce qu’elle est elle-même le produit de cette partie plus forte, qui a en main la domination. Si, dans le futur, la partie qui est aujourd’hui la plus faible, devait conquérir le pouvoir, et exercer à son compte cette domination que pendant si longtemps elle a supportée, il n’y aurait pas de différences radicales. L’histoire aurait marqué le passage d’une contradiction du conflit à une autre, différente de la première si l’on veut, même profondément différente, mais il n’y aurait pas eu l’élimination des contradictions et la naissance d’une société nouvelle. L’ennemi serait encore la société, dans son ensemble, parce que celle-ci, tout en modifiant tant de choses, a laissé intact au fond l’esprit contradictoire par excellence : l’esprit du pouvoir et de l’exploitation.

Le défi philosophique de Stirner est réaffirmé par Cœurderoy, avec la force de l’expérience qui provient des désillusions souffertes sur le terrain même du conflit révolutionnaire. C’est une des raisons pour laquelle deux auteurs si semblables ont eu un sort si différent. Sur le « philosophe » Stirner on a déversé des tonnes de papier, les analyses ont succédé aux analyses, souvent trompeuses et sans conclusion, mais, néanmoins, il y en a eu. Sur Cœurderoy : le silence uniquement. « Je vous offre ce livre, prolétaires ! et j’en impose le scandale aux bourgeois, ces chiffonniers parvenus dont je suis sorti. Que les ré-vol-ut-ionnaires-bornes tempêtent ; que leurs Jupiters me foudroient ; il n’est pas besoin d’être géant pour affronter la colère des Dieux modernes. Je le sais, les partis se déchaîneront contre moi, le silence et l’isolement s’étendront comme un crêpe autour de mon âme aimante ». Certes, c’était moins engageant de se confronter à Stirner, en s’asseyant confortablement sur les restes de l’analyse de Marx, et dissimulant son inquiétant intérêt derrière l’alibi de la philosophie. S’occuper de Cœurderoy est moins commode. Être continuellement en train de réfléchir sur les responsabilités des « fausses consciences ». Surtout, quand quelqu’un s’est construit sa fausse conscience avec tant d’efforts, il lui est vraiment désagréable que quelqu’un d’autre la lui secoue, en en fêlant la fermeté obtuse. Et personne n’est plus ferme et plus obtus que celui qui a trouvé dans un parti « révolutionnaire » le port final à ses inquiétudes. Gare à ceux qui le suivent jusqu’à la rade de ce port : tout ce que l’on peut y attendre, quand ce ne sont pas les injures et les calomnies, c’est le silence méprisant. « Mes contemporains ne me comprendront pas. Je n’ai pas la prétention d’allonger la vue des myopes. Les civilisés ne vivent que dans le présent, ils sont incomplets. Je ne vis que dans l’avenir, je suis incomplet aussi. Je ne saisis que les grandes lignes du tableau social ; ils n’en comprennent que les détails infiniment petits. Nous différons, et l’humanité ne s’est pas encore complétée par l’accord de ses contrastes. Il n’est pas d’entente possible entre ce siècle et moi ».

De même que pour Stirner, on pose aussi pour Cœurderoy le faux problème de l’individualisme. La lecture superficielle de certains extraits de son œuvre peut conduire à des conclusions erronées. Il n’y a qu’une réalité : son détachement des intérêts de partis, intérêts qui se placent à l’intérieur d’une arche de parti ou de mouvement et qui répondent à des interprétations organisativo-stratégiques. Tout cet ensemble d’intérêt n’est pas identifiable dans ses réflexions. Comme révolutionnaire, se voyant élément d’un tout qui se déroule sous ses yeux, d’un tout qui se structure sous forme d’attaque contre l’autorité, sans besoin d’avoir recours aux traditionnels rangements de la scolastique révolutionnaire, Cœurderoy rend son être individuel gigantesque. Mais il le fait avec la conscience de ses capacités.

« L’orgueil ne m’aveugle pas, j’ai confiance en moi-même ». Et ailleurs : « La Révolution m’a donné la fièvre ; je ne m’en plains pas, et je ne prie personne de m’en plaindre. Mais je ne puis pas exiger non plus que tout le monde ait la fièvre. Vouloir que les civilisés se passionnent pour la révolution sociale, c’est présenter de l’eau à des chiens hydrophobes ». Sa lutte, ne l’oublions pas, est marquée par les expériences brutales, les déceptions, par la connaissance directe des mesquineries et des petitesses de tant de prétendus « grands hommes ». C’est pour ça que dans ses pages, l’humanité du doute côtoie la grandeur du défi. Ce qui, chez Stirner, est la lame froide du raisonnement, est remplacé ici par le parcours tordu de la passion et de l’anxiété, du désir et de la déception. Pour Cœurderoy, conscient de ces limites et de ces obstacles, la tâche est beaucoup plus difficile que pour Stirner. Le philosophe allemand se trace un parcours, il l’achève jusqu’au bout avec la froide détermination teutonique, son livre est unique, tout comme son expérience intellectuelle. Après lui, le déluge. L’écrivain français amène avec lui ses expériences, sa vie, ses amours. Il ne parvient pas à se détacher de son corps, avec l’inquiétude passionnée des Latins, il vit jusqu’au bout les contradictions qui y sont liées. Pourtant, le philosophe et le poète se rencontrent dans la conclusion logique de sa vie et de sa théorie. Ce n’est que quand la vie est véritablement vécue (et non laissée vivre), qu’elle est alors, elle-même, théorie, et la plus grande construction théorique (du philosophe, du poète, comme du militant révolutionnaire) est sa vie même. Dans la fracture entre vie et théorie, émerge toujours le philistin, même derrière les cris et les imprécations, les déclarations enflammées et les « détruisons le monde ».

« Première des qualités, aimable confiance en soi, ne m’abandonne pas ! Noirs découragements, restez sous mes pieds ! Je ne veux plus entendre la voix du désespoir. Je veux savoir ce que l’organisation de l’homme peut supporter de travail, de fièvre et de déceptions. Je m’avancerai dans le domaine de la Pensée, jusqu’au sombre empire de la Folie ; je sonderai le gouffre de la Révolte, jusqu’au rocher glissant où trône le Crime ; je boirai tout ce que contient d’écume et de lie la coupe de fiel. Alors seulement, je pourrai dire qui est fou, criminel et traître dans les Babylones qui croulent ».

L’exaltation du moi, chez Cœurderoy, est un cri désespéré, c’était une déduction logique de prémisses considérées suffisamment solides. L’humanité de l’aventure intellectuelle de Stirner est cachée entre les lignes d’un style philosophique. L’humanité de Cœurderoy explose poétiquement par vagues successives, bouleversant le lecteur. Dans l’atmosphère de l’Unique, on peut aussi s’y abandonner à la thèse de l’auteur, suspendre son jugement, laisser faire. Dans l’atmosphère des écrits de Cœurderoy, on s’y trouve impliqué dès le début. Ou bien on abandonne la lecture, ou bien on est obligé de prendre parti, de partager ses idées ou de les repousser. La cohérence logique est soumise au sentiment, la dilacération de la volonté prédomine sur la netteté des résultats, la raison dogmatique perd le contrôle devant l’émergence de la raison du cœur qui, elle seule, possède plus de raisons que ne peut en contenir la première.

L’individualisme de Cœurderoy est donc le produit d’une expérience vaste et contradictoire. Le laboratoire des idées lui est étranger, ce laboratoire où chaque chose est à sa place, les étagères pleines des présences littéraires du passé et les instruments luisants de la logique en bon ordre. « Il est dans la nature de l’homme de se considérer comme le centre du mouvement universel et de rapporter tout à lui. L’histoire, c’est lui ; l’art, c’est lui ; la poésie, c’est lui. Tout est dans lui ; il est dans tout. L’égoïsme est le salut de tout être. L’amour de soi régit l’humanité ». Mais, un peu après, il écrit : « Les feuilles d’automne couvrent la terre d’un manteau de pourpre ; c’est leur parure et leur sang que les arbres abandonnent. Et voilà que mes années s’envolent comme les feuilles desséchées ; voilà que j’en suis à compter mes jours. Mon entreprise n’avance pas comme je le voudrais ; c’est toujours d’un pied tardif que l’exécution suit les désirs aux ailes rapides. Oh ! quelles angoisses je souffre, quand je sens la terre trembler sous mes pieds, et que le tonnerre parcourt le ciel en grondant ! »

La révolution est-elle un fait progressif ? Une affaire de conquêtes partielles qui s’additionnent les unes aux autres et se développent dans le temps ? La révolution est aussi cela. Mais pas uniquement. Après la plus grande des révolutions, la France a su, à d’autres occasions, retourner sur les barricades. Cœurderoy a vécu les journées de 1848. Pour lui, celles-ci furent le dernier cri de la révolution jacobine. Après ce sursaut, plus aucune autre illusion n’est possible. Ou bien la prochaine révolution sera la révolution sociale, ou bien ce ne sera nullement une révolution ; ou bien ce sera la révolution des cosaques qui détruiront cette civilisation, ou bien ce sera un bain de sang inutile de plus. « [1848] n’était pas une émeute de boutiquiers ; c’était une révolte d’anges rebelles qui, depuis, ne se relevèrent plus. Tout ce que le prolétariat de Paris renfermait d’invincible énergie et de poésie sublime tomba dans ces jours néfastes, étouffé par la réaction bourgeoise, comme le froment par l’herbe stérile ».

Les esprits candides, comme le bon Nettlau, peuvent sortir de la lecture de Cœurderoy effrayés, et chercher désespérément à sauver ce qui peut être sauvé, car, dans leur naïveté, ils pensent que la fameuse théorie des « cosaques », doit être comprise comme la théorie du « pire c’est mieux c’est ». Dans l’introduction du second volume des éditions Stock, Nettlau ne sait pas à quel saint se vouer pour trouver une échappatoire. « Cette idée a été évidemment inspirée à Cœurderoy par l’attitude de la presse réactionnaire de Paris qui, à cette époque de l’écrasement de la révolution hongroise par la Russie, ne cessait de faire appel au tsar Nicolas, dans lequel elle voyait le sauveur de l’ordre. À ces bruits d’invasion qui étaient dans l’air, Cœurderoy appliqua sa méthode trompeuse de l’analogie, et, comparant la civilisation romaine de la décadence et celle de son temps, le christianisme et le socialisme, les barbares germains d’alors et les Slaves d’aujourd’hui, il conclut que, comme alors, de même de nos jours le progrès de l’humanité se ferait par une mêlée générale comme celle qui mit fin à l’Empire romain. Voilà donc cette fameuse théorie des Cosaques de Cœurderoy, théorie qui a tant contribué à le faire paraître comme un simple excentrique qu’on ne saurait prendre au sérieux ». Ô sainte naïveté. C’était précisément ce genre de dangers que Cœurderoy annonçait quand il écrivait : « Mon Dieu ! délivrez-moi du mal, je veux dire des faiseurs de préfaces ».

En réalité, tout son effort vise à séparer deux conceptions de la révolution, opposées l’une l’autre et cependant toutes deux complémentaires. La première se drape dans l’illusion du quantitatif. Son but immédiat est la croissance numérique des adeptes, tous les efforts qu’elle accomplit visent à faire de la propagande (de toutes les manières) pour arithmétiser les gens. La seconde, bien que tenant compte de l’importance du nombre dans les aspects militaires du conflit, insiste sur l’affirmation que la révolution sociale est une question plus large et plus complexe qu’une simple croissance quantitative, et que souvent, cette croissance ne correspond pas à la réalisation des conditions révolutionnaires mais, aussi étrange que cela puisse paraître, en constitue un poids et un obstacle.

Les révolutionnaires du premier type sont ceux autoritaires, mais, et c’est là que réside le plus grand danger, ils comptent aussi des libertaires qui se font piéger par cette méthode politique. Pour les partis soi-disant révolutionnaires cela est légitime. Pour les anarchistes et les libertaires c’est absurde. La dimension de lutte de ces derniers est sociale, la révolution qu’ils doivent pouvoir réaliser est sociale, le mouvement révolutionnaire dont se préoccuper est le mouvement qui naît chez les exploités, et qui ne s’emprisonnent ni dans un sigle, ni dans une expression géographique. C’est le concept de ce que Bakounine appelait : « le mouvement anarchiste des populations ». Et c’est aussi la négation des partis et de toute autre organisation quantifiante. C’est aussi la négation de la méthode politique.

Les compagnons sont souvent préoccupés par le fait qu’une action donnée ne procure pas une « croissance » politique chez les masses, qu’elle n’ait pas comme conséquence la politisation de couches d’exploités qu’ils considèrent – plus ou moins à juste titre – comme disponibles pour la révolution. Les expériences les plus récentes [1981], particulièrement en Italie, nous ont enseignés, entre autres, qu’il n’est pas possible d’établir un rapport spécifique, déterminable a priori, entre une action révolutionnaire, programmée et réalisée par la minorité, et les conséquences « politiques » que cette action développe dans la masse des exploités. Pendant des années, on a suivi un modèle de travail politique, emprunté aux staliniens, insistant dans la tentative d’imposer à la masse la portée analytique et pratique d’une minorité, à travers une communication de différentes sortes (présences physiques et élaborations littéraires). Il a fallu presque une décennie pour se rendre compte de l’erreur. Mais, puisque l’on sortait d’une période de quasi-paix sociale, faire ces expériences est presque justifié. Ce qui l’est moins, c’est que l’on en revienne, aujourd’hui, à insister sur les mêmes erreurs du passé, en ne voyant pas, ou en faisant semblant de ne pas voir, où se situe la cause de ces erreurs.

Notre projet révolutionnaire est social, il considère la politisation des exploités comme un des éléments pour intervenir dans la réalité des luttes, un des éléments qui conditionnent la stratégie dans sa disposition globale, mais qui ne constitue pas le but exclusif de l’intervention. Il est évident qu’une situation de politisation précise rend possible une certaine intervention, ou, au moins, rend possible une intervention à l’intérieur d’une partie des exploités plutôt qu’une autre. Mais rien de plus.

Dans le sens contraire, en mettant de côté le simple calcul arithmétique, il est absolument impossible d’évaluer les conséquences politiques d’une action. Cela reviendrait à suivre servilement les masses, et non pas à développer cette fonction de stimulation que les anarchistes ont comme tâche première, et à l’assumer à l’intérieur des masses. À l’inverse, on peut évaluer les conséquences sociales et révolutionnaires de l’action, en allant au-delà de ce qu’est, objectivement parlant, la situation politique dans laquelle les masses se trouvent. Dans le cas contraire, quel sens cela aurait de tant parler de l’initiative révolutionnaire comme tâche historique des anarchistes ?

« Je travaille comme le semeur, au gré du temps, au gré du ciel. Quand il fait beau je chante, et quand il pleut, je crie ; rien ne me ferait parler si la langue ne me démange pas. […] Soyez un peu moins violent ! me chantent dans l’oreille droite des gens très comme il faut ; nous vous trouverons un éditeur. — Soyez plus Français et plus démocrate ! me soufflent dans l’oreille gauche des gens moins comme il faut déjà ; notre approbation vous est acquise. — Laisse de côté la philosophie, la diction biblique, la forme nuageuse ; fais-nous de la bonne polémique, de la brochure, du terre à terre ; assomme, brûle, renverse tout ; rends-nous Marat et Camille ! me hurlent à bouche portante des gens comme il ne faut pas ; et tu peux compter sur notre appui ». Les attraits sont différents. Chaque tendance du quantitatif a ses nécessités de propagande et incite à l’analyse. Tout révolutionnaire qui saisit la juste importance de la théorie, se préoccupe de tirer les enseignements de la réalité du conflit de classe. Mais ces enseignements peuvent être utilisés dans les deux façons citées ci-dessus. D’un côté, pour pousser à l’augmentation des forces révolutionnaires visant la conquête du pouvoir ; de l’autre, pour rendre intelligible la composition du front de classe, afin de travailler dans le sens de la révolution sociale. Alors, si cette tendance veut être définitivement libératoire, et ne veut pas être leurrée par la substitution du vieux pouvoir par un nouveau, elle doit partir de l’auto-organisation des luttes des exploités. Cette auto-organisation est déjà en acte, elle constitue, à elle seule, la proposition théorique la plus intéressante que ces dernières années de luttes nous ont fournie. Il incombe à la minorité révolutionnaire anarchiste de ne pas tenter – une nouvelle fois – d’imposer à ce processus de structuration auto-organisative, des formes organisatives qui lui sont étrangères.

Dans ce sens, les expériences du passé, en particulier les expériences dramatiques comme celles vécues par Cœurderoy, doivent servir d’enseignements.

Cessons avec les discussions inutiles sur l’individualisme et sur son opposition aux anarchistes organisateurs. Une théorie du genre n’est pas seulement dépassée, elle est aussi contraire au développement des luttes. Ça ne sera sûrement pas le nouveau « parti » anarchiste qui résoudra le problème de la révolution sociale, mais les exploités auto-organisés, avec la présence des anarchistes, comme porteurs, dans un sens précis, de théories concrètes et les plus claires, à propos des moyens et des possibilités de l’auto-organisation. Cette présence anarchiste ne pourra être fructueuse qu’à condition de ne pas prétendre imposer, de l’extérieur, un modèle d’interprétation de la réalité préordonné, modèle qui, en tant que tel, ne pourra se dire libératoire que par définition verbale.

En brisant le cercle magique de la révolution jacobine et autoritaire, on redonne vie à la capacité auto-organisative des exploités, on abat les mythes de la religiosité du travail, de l’impossibilité de supprimer les leaders, de la moralité de la souffrance, du caractère temporelle de la domination. Le compromis tombe. Face à l’exploité, le mécanisme exploiteur se dessine dans toute sa raréfaction hallucinante. « Non, la destinée de l’homme sur terre n’est pas celle de la bête qu’il conduit au labour. Et les philanthropes qui n’ont à lui montrer à l’horizon que des corps amaigris, des âmes désespérées, des gibets et des tortures, les apôtres du Devoir et du Sacrifice ne parviennent plus même à se faire écouter par les plus simples. Le Bonheur est le but vers lequel tout être s’envole, quand il écoute la grande voix de la nature ». Si le travail est le point de départ pour la distinction de classe, et il ne pouvait pas en être autrement pour Cœurderoy, qui avait face à lui la réalité de la bourgeoisie française dans sa plénitude, il n’est pas vu comme le but suprême de l’homme. Honneur au travailleur, condamnation pour le dépensier fainéant, qui désigne avec justesse le bourgeois s’engraissant sur le dos du producteur. Mais la vie, au-delà du travail, la vie qu’une nouvelle société devra aussi faire éclore, la vie libérée, celle pour laquelle nous luttons, et pour laquelle nos frères sont morts sur les barricades, ne pourra jamais être régulée par l’horloge du temps, par le mécanisme de l’usine, par le lever et le coucher de soleil sur les champs qui exigent la sueur du paysan. La vie doit aussi être Bonheur. « Je l’affirme sur mon âme, le Suicide décimera les hommes tant qu’ils n’auront pas trouvé la voie qui conduit au Bonheur ». Et ailleurs, en approfondissant plus : « Il y aura toujours douleur dans l’humanité, j’en conviens. Mais elle ne sera plus imposée par une classe d’hommes à une autre classe. De cette douleur coupable, véritable péché d’origine, nous nous délivrerons par la science de la justice et de l’harmonie, car cette douleur vient de notre ignorance, de nos discordes, de nos iniquités ».

C’est l’alternative problématique que des expériences récentes, douloureuses et intimes, ont livrée à de nombreux compagnons. Le sacrifice total, même de soi-même, est-il légitime ? Ou bien ce sacrifice, vu ainsi, n’est-il pas autre chose que le refoulement psychologique d’un obstacle réel que l’on ne parvient pas à déplacer autrement, c’est-à-dire l’obstacle du conflit de classe duquel, au moins jusqu’à aujourd’hui, les exploiteurs sortent vainqueurs ? La question n’est pas négligeable. L’histoire a souvent connu des vagues successives d’enthousiasmes révolutionnaires et de reflux. Cœurderoy vit le reflux qui suivit l’enthousiasme de 1848, et il le vit jusqu’au bout, jusqu’au suicide. Il le vit en se posant cette question déchirante : le sacrifice de soi-même est-il légitime ? Est-il légitime de pousser l’action largement au-delà du niveau réel du conflit de classe, même si l’on est seul, à tel point que l’on est contraint de conclure le défi à un niveau personnel, dans la seule conclusion possible, à savoir le suicide ?

Il est clair que toutes ces questions comptent ouvrir la réflexion sur un sujet, et non pas suggérer des réponses forcées, dans un sens ou dans l’autre. Au moment présent du conflit, il serait trop facile de fournir des réponses préétablies qui, même si elles étaient justes, n’aideraient en rien à sortir du dilemme : la vie vaut-elle ou non la peine d’être vécue ? Le révolutionnaire conscient, qui lutte pour la libération, le révolutionnaire anarchiste, ne crie jamais « vive la mort ». Il sait parfaitement que la première valeur est la vie, la vie pour tous, et aussi pour lui-même, la vie véritablement vécue. Et il sait aussi que la lutte est menée pour la vivre cette vie, et pour abolir ces simulacres de vie qui ne sont rien d’autre que la mort. « Et l’Homme affranchi, le Dieu futur, sera beau, robuste, intelligent, bon et heureux. Il n’aura plus d’intérêt à faire le mal, plus de préjugés, plus de craintes paralysantes ; il développera, dans leur plénitude, ses facultés et ses passions sublimes, il rayonnera par l’activité de sa force et l’essor de son génie sur la nature vaincue. Et privé de sa clef de voûte céleste, le noir édifice de l’esclavage tombera. Et de sa chute retentira l’Enfer ».

Mais pour l’heure, la lutte au couteau continue. Le pouvoir est en sécurité sur ses bases, les patrons s’engraissent, les exploités supportent le poids de la répression. La lutte, dans ces conditions, est une lutte terrible, qui entraîne la violence, l’unique instrument avec lequel on peut tenter de freiner le pouvoir extrême de la répression. L’usage même de la violence est déjà quelque chose que le révolutionnaire accomplit à contrecœur. Au fond, cela ne plaît à aucun d’entre nous d’être contraints de tirer sur des criminels en toges, sur des journalistes au service des patrons, sur les patrons eux-mêmes, et d’être contraints d’attaquer et de détruire ces richesses produites par les travailleurs qui, d’un autre point de vue, pourraient être distribuées à ces derniers. Il est clair que tout cela laisse un goût amer. Entre ce sentiment initial, et la nécessité que nous sentons insister à l’intérieur de nous, celle de transférer sur les autres notre insatisfaction, il n’y a qu’un pas. Alors, nous devenons inflexibles avec nous-mêmes et avec nos compagnons. Nous amalgamons, sous la même loi de la faute et de la condamnation, les exploités et les exploiteurs. Nous insistons afin que nos organisations, chargées de mettre en pratique la justice prolétarienne, se renforcent militairement pour être en mesure de réaliser les objectifs qu’elles suivent. Nous perdons de vue les dangers que tout cela comporte, les conséquences qu’imprudemment seulement nous considérons marginales. Petit à petit, nous nous transformons en robots, nous écrasons notre humanité, notre caractère problématique, nous prenons notre courage à deux mains, nous éteignons le dégoût en nous. Plus tôt nous faisons cela, plus nous nous trouvons bons. Plus tôt nos compagnons font la même chose, plus nous les trouvons bons et efficaces. Tout cela a une trop forte odeur de cimetière. « Rien n’est plus dangereux que la ruse chronique. En révolution, les plus habiles diplomates reçoivent des leçons des ouvriers ; en duel, les plus brillants tireurs se font tuer par des apprentis. N’aiguisez pas la lame du stylet, n’élevez pas de loups, ne caressez pas d’aspics, ne plongez pas la main dans le feu ; ne jouez pas à la police avec les mouchards ».

Le jeu alterné de la vengeance et du guide est un jeu dangereux. La vengeance est une route droite, facile à accomplir : elle n’a qu’un seul défaut. Au bout de la route, nous trouvons toujours une indication obligatoire : le vengeur s’est transformé en un nouveau tyran. Maintenant il prétend être récompensé pour les sacrifices effectués et pour les résultats atteints. Il ne tolère aucune discussion. Quand notre vie coûte peu, cela a finalement peu d’importance si au bout de la course radieuse et vengeresse nous trouvons l’obstacle du vengeur transformé en guide permanent. Dans le vide imposé par les lois du capitalisme, nous sommes habitués à vivre au jour le jour, nous sommes donc déjà contents de la course, les résultats finaux passent en second plan. Mais nous ne pouvons pas continuer ainsi. La logique rigide de la révolution finit par nous transformer en robots, révolutionnaires mais toujours robots. La fuite de l’aliénation se conclut dans le règne d’une nouvelle aliénation. « Quand mon présent est sec et vide comme l’enveloppe d’une noisette dévorée par l’insecte térébrant, y demeurerai-je, moi ? Quand je ne trouve plus dans mon passé que des souvenirs de douleur, quand l’avenir m’apparaît sous le voile de la nuit, me résignerai-je à ne jamais les découvrir d’un autre point de vue ? Non. Car si je reste ainsi, j’ai la certitude d’être malheureux, inutile, à charge à moi-même et aux autres. Car le mal détruira mes facultés. Je languirai, je mourrai tous les jours sans jamais être mort ».

L’inutilité de l’existence que le capital nous impose alimente les légions de la vengeance, tout autant et peut-être plus que la pénurie et la misère. Que faire alors ? Il est impossible de dénoncer clairement l’équivoque qui se cache derrière la vengeance, l’unilatéralité de ce sentiment, les dangers de la froide rationalité qui l’anime. Dénoncer cela est impossible, parce que les masses opprimées éprouvant le besoin, la nécessité impérieuse de se venger n’accepteraient aucun doute à ce propos ; elles considéreraient comme contre-révolutionnaires tous ceux qui porteraient ces doutes publiquement. Les résidus religieux qui persistent chez les exploités rendent possible l’instrumentalisation du sentiment de la vengeance de la part de n’importe quel démagogue de bas étage. Les autoritaires et leurs théories n’auraient aucun espace dans ce résidu religieux. Il n’est pas important de préciser que l’origine de ce sentiment de vengeance est à chercher dans l’exploitation même, et qu’elle se révélerait donc légitimée. Ce n’est pas la vengeance en soi qui nous préoccupe, ce n’est pas l’assassinat des patrons et des flics de tout horizon qui nous inquiète. Qu’ils meurent une bonne fois pour toutes, qu’ils paient le prix de leurs crimes ; ce qui nous préoccupe c’est le caractère instrumental de ce sentiment, et la difficulté objective d’en dénoncer les dangers sans courir le risque d’être mal compris. [C’est sur d’autres bases qu’il faudrait reprendre le discours sur la vengeance. Une fois les dimensions du calcul récupérateur rompues, elle doit pouvoir s’ouvrir à l’excès, au dépassement de la limite d’équilibre, lié à la simple remise en place des choses.]

La révolution rationnelle, celle du doit et de l’avoir, celle de l’arithméticien, est vouée par avance à l’échec. Les comptables, après avoir compté les cadavres, en viendront à compter les propriétés et les richesses ; et ceux qui sont chargés de l’administration (des cadavres ou des richesses) savent comment faire augmenter, pour leurs profits, les uns et les autres. Le fanatisme et la méchanceté, l’un comme l’autre ignorants, se confinent pacifiquement. Comment sera-t-il possible de construire la société du futur, libre et juste, si nos attaques contre la situation présente, contre les responsables de l’exploitation actuelle, sont menées au nom d’une religiosité bornée empêchant de voir les limites et les possibilités objectives de ces mêmes attaques, grossissant, devant nos yeux, les résultats et les impasses de ces derniers ? Nous ne résolvons rien en nous autotrompant. Les communiqués qui revendiquent nos actions ressemblent à des communiqués de guerre, ils ont l’odeur des sentences des tribunaux. Quand nous mettons fin à la vie d’une charogne de patron, de flic, de juge ou de politicien, nous nous sentons investis du rôle de bourreau. Qui sait si l’abject frisson que doit quand même sentir le massacreur autorisé du gouvernement ne nous parcourt pas le dos. Je me le demande. Quand nous exécutons une de ces charognes, sommes-nous personnellement et directement convaincus de ce que nous faisons ? Ou bien nous éliminons notre geste avec le mythe de l’organisation ? Ou alors nous l’attribuons, dans son ensemble, à la « révolution », en chargeant cet être abstrait de la responsabilité de notre décision ? Et, en agissant de cette manière, ne faisons-nous pas la même chose – bien que pour des raisons opposées – que ce que fait le bourreau quand il se croit autorisé à tuer le condamné à mort pour la simple raison qu’un juge imbécile en a donné l’ordre ?

Si c’est cela la révolution, nous sommes devant une équivoque. La rationalité réside seulement dans l’organisation, dans le résidu de religiosité des attitudes de la masse, dans la délégation de ma vie. Non. Cela n’est pas autre chose qu’une fantaisie religieuse, transformée en pseudo-rationalité. Nous ne nous apercevons pas que, de cette manière, nous mimons les attitudes du pouvoir, ses tribunaux, ses déclarations de guerre, ses proclamations, ses exécutions, sa religiosité, sa rationalité. Il faut donc se battre pour une révolution illogique.

Il faut expliquer, clarifier, faire tous les efforts possibles pour que les équivoques s’effondrent. Il faut parler et d’agir de manière claire. Il faut que les exploités comprennent que les longues souffrances, les morts sur les trottoirs et sur les lieux de travail, la violence séculaire exercée par les patrons, l’esclavage des usines et des campagnes, et, pour finir, la terreur de la criminalisation, des ghettos, du chômage, de la faim ; tout cela constitue le fondement moral, l’autorisation à hériter du monde. Les bourgeois ont perdu toute possibilité de survivre en tant que tels. La société est en train de changer. Mais il faut tout faire pour que leurs principes – ultime poison – ne pénètrent pas dans la nouvelle société, comme une ultime revanche.

La nôtre n’est donc pas une vengeance, mais un acte de justice. Pas un acte typique des patrons, qui est toujours vengeance, mais un acte de justice prolétarienne. Les charognes qui tombent sous le feu prolétaire, le flic, le juge, le journaliste, le politicien, ne tombent pas parce qu’ils doivent « payer » pour ce qu’ils ont fait, ils ne tombent pas parce que nous les avons inscrits dans le carnet de comptes. Ils tombent parce qu’ils constituent objectivement un obstacle sur la route vers la libération définitive. Quand nous faisons feu sur eux, quand nous attaquons les sources de la richesse bourgeoise, nous ne comptons pas donner corps aux instincts religieux qu’il reste dans la masse. Cela, c’est la préoccupation du parti communiste, nourrissant le charisme. Nous, nous voulons seulement faire un pas vers la libération. Ainsi, quand nous réalisons une action du genre, quand nous participons à une action de masse de type insurrectionnelle (par exemple, une expropriation prolétarienne), nous ne cherchons à « venger » personne. C’est une théorie étrange, et une manière de faire plus étrange encore, que de mettre au premier rang les noms des camarades tombés. Comme si les prolétaires avaient besoin de justifier avec la présence de leurs martyrs l’action qu’ils accomplissent. Les camarades tombés sont dans nos cœurs, ils nous indiquent le chemin, mais nous ne pouvons pas les inscrire dans la comptabilité, ils ne constituent pas notre crédit, utilisable quand nous le souhaitons. Nous devons refuser d’utiliser nos morts pour solliciter les instincts religieux dans la masse. Même si cela peut sembler la voie la plus courte et la plus simple, la voie la plus efficace pour pousser les exploités à la révolte, c’est une voie qui mène directement au danger du leader et du charisme. Il n’est pas nécessaire de tenir compte de nos morts quand nous tirons sur le flic, sur le juge, sur l’homme politique. Si nous tirons, c’est parce que nous voulons avancer, parce que nous voulons libérer la société du futur des lacets qui l’emprisonnent dans un présent plein d’équivoques et de confusion.

Cela vaut aussi pour nous-mêmes. Même pour les décisions que nous prenons concernant ce que nous voulons faire de nous-mêmes, de comment nous voulons disposer de notre personne. Le pouvoir nous offre perpétuellement un mode d’emploi de nous-mêmes. Dès que nous le refusons, nous dépassons un seuil qui nous amène à l’intérieur d’une dimension différente. Nous devons savoir, avec clarté, pourquoi nous sommes entrés dans cette nouvelle dimension, qui n’est pas la dimension de tous, qui n’est pas la même que celle de ceux qui passent la soirée devant la télévision, qui suivent passionnément les chroniques sportives et qui sont stupéfiés par l’augmentation de la violence, espérant dans leur for intérieur que l’État parvienne rapidement à jeter en prison ces perturbateurs de l’ordre, avant que quelqu’un ne vienne frapper à leurs portes, les perturbant alors qu’ils regardent la télévision. Pourquoi avons-nous fait ce pas ? Parce que nous devons venger quelqu’un ? Parce que les ouvriers meurent dans les usines et que les patrons s’enrichissent sur eux ? Aussi pour cela, mais pas seulement : nous n’étions pas bien dans cette autre dimension, parce que comme ça, ça ne nous va pas ; alors, cherchons à clarifier et à ne pas instrumentaliser un élément qui, s’il fait partie du problème, et est un des éléments les plus évidents, n’est cependant pas l’élément le plus important. Habituons-nous à la clarté. Ne cherchons pas le chemin du moindre effort. Les résultats immédiats et apparents ne sont pas toujours les plus durables.

Alors, si nous sommes responsables de nous-mêmes, si nous ne devons rapporter les décisions que nous avons prises et que nous prendrons qu’à notre conscience de révolutionnaires, pourquoi devrions-nous faire assumer la charge de nos actions à l’organisation ? Pourquoi, quand nous décidons de vivre différemment, nous seuls décidons, alors que, quand nous pressons sur la détente du fusil pour tuer une charogne d’exploiteur, c’est l’organisation qui nous dit de tirer ? Peut-être parce que l’organisation a toujours raison, ou au moins, a plus raison que l’individu ? Non, cela n’est pas convaincant.

« Je me suis engagé dans ma route, sachant où elle me conduirait ; mais je me suis dit : que traîner ma vie dans l’oisiveté de mon exil, c’était mourir chaque jour plus péniblement encore, et avec moins de courage. Donc, je marcherai sans crainte. Jusqu’aux ateliers où l’homme souffre, jusqu’aux repaires où la vierge se prostitue, jusqu’aux bagnes où l’on martyrise les pauvres enfants… j’irai. Je poursuivrai les gouvernements dans leur prestige, les partis dans leur hypocrisie, les privilégiés dans leur vol, les juges et les bourreaux dans leur crime légal, la famille dans sa prostitution, les nations dans leur isolement, les hommes dans leur servilité. Tant que ma voix pourra se faire entendre, j’oserai ; tant que mon énergie vivra, j’oserai ; tant que dureront mes forces, j’oserai toujours ».

C’est justement là qu’est le drame. Quand j’avance, poussée par ma décision, tout va bien, c’est moi qui décide et je suis conscient de décider. Quand les obstacles surgissent, quand je suis contraint de combattre la violence et le terrorisme de l’État avec les armes de la violence, chose qui répugne à tous, parce que tuer est une chose répugnante, j’ai alors besoin de quelque chose qui soutienne davantage ma décision, et je me protège derrière l’organisation, la religiosité, la vengeance, le mythe. Quand, face à moi-même, je prends la décision suprême, j’agis parce que c’est moi qui décide, mais en plus d’avoir besoin d’un alibi vis-à-vis des autres, j’en ai aussi besoin vis-à-vis de moi. Mon sacrifice ne peut pas apparaître comme le seul fruit de ma décision, il faut qu’il soit considéré comme un fait dont tous les autres sont responsables. Cela ne me suffit pas que ce soit un pas en avant vers la libération, j’ai aussi besoin que ça le soit pour les autres, pour l’organisation, pour l’opinion couramment répandue, au moins à l’intérieur de la dimension nouvelle dans laquelle je me retrouve. Quand je dispose de moi-même, je ne le fais pas parce que je veux accomplir une vengeance, même si cent mille ou cent millions de camarades reconnaissent le bien-fondé de cette vengeance. Je le fais parce que j’estime faire avancer la lutte pour la libération, celle qui doit faire un pas en avant. Je ne peux pas me sacrifier pour libérer les autres si ce sacrifice n’est pas, pour moi, une libération d’un état de souffrance qui était bien pire que le sacrifice même. « Pour me détourner du suicide, ne me dites pas que je suis chargé d’une mission, celle de vivre, et que je dois l’accomplir jusqu’au bout. Car charge veut dire peine, et devoir, esclavage. Car je ne fais que ce qui me plaît, à moins de force majeure ; et j’ai du moins pour consolation, dans cette vie, la certitude de pouvoir m’en débarrasser quand je le jugerai convenable. Puis je vous demanderais : qui donc avait mission de m’imposer cette mission-là ? À qui donc en ai-je reconnu le droit ? Quand et comment ? »

Mais il ne faut pas penser que, quand nous cherchons à fonder notre attitude sur le résidu de religiosité des exploités, quand devant eux nous agitons le drapeau rouge de la vengeance, quand nous montons sur l’estrade pour y faire nos discours enflammés, capables de secouer les masses ; il ne faut pas penser que nous le faisons seulement parce que nous sommes des agitateurs professionnels, parce que nous avons besoin de compter et d’évaluer la croissance quantitative de ceux qui considèrent nécessaire et inajournable de se battre pour détruire la domination des exploiteurs. C’est, à n’en pas douter, une des raisons. Mais il y en a une autre, pas moins importante. Nous avons besoin de baser notre opinion sur les autres, nous avons la nécessité de ne pas nous sentir seuls. Même si nous avons décidé de rentrer dans une dimension différente de celle imposée par le pouvoir, nous avons besoin que d’autres compagnons s’y trouvent. La présence des compagnons nous est indispensable, nous rend plus forts, plus convaincus, plus fermes dans nos décisions. Quels autres motifs auraient les réunions périodiques, les rencontres, les congrès, les débats publics, sinon celui de se voir, de parler ensemble, d’« être ensemble » ? Discuter des idées théoriques et prendre des décisions est souvent un motif vraiment secondaire, à côté de celui principal, qui est de se sentir unis et ensemble.

Et quand les masses sont aussi avec nous, la force que cette multitude nous insuffle est véritablement incroyable. Combien de concessions ne sommes-nous pas prêts à faire pour la sentir à nos côtés, ou bien pour nous sentir à l’intérieur d’elle, partie prenante d’un mouvement unitaire d’action, à l’intérieur d’une force collective en mouvement vers un objectif que nous voyons, confusément, comme libératoire. Souvent ces concessions sont graves, mais nous ne nous en apercevons pas, nous passons outre, attirés par la chaleur humaine, par le moment collectif, par la force des grandes manifestations de masse, par l’espoir que survienne soudain un saut qualitatif, une colossale prise de conscience de classe. Mais ces concessions pèsent, elles deviennent des chaînes, elles causent de graves conséquences. Nous l’avons vu en Espagne, nous pourrions le voir une fois encore à court terme. Nous n’y prêtons pas attention. Nous sommes même prêts à donner un petit coup de pouce au résidu de religiosité des masses, à supporter l’immersion des petits leaders, à laisser de l’espace à de pâles personnalismes. Nous espérons que tout s’arrangera, que l’union nous rendra forts, immunisés contre les dangers de la contagion. Nous ne nous rendons pas compte qu’il y a certaines maladies dont on ne guérit pas.

Bien sûr, c’est beau d’être entre compagnons, de se sentir partie prenante d’une affinité élective qui rassemble tous le monde dans un même panier, c’est si bon d’être dans une dimension si différente de celle à laquelle la gestion capitaliste nous a habitué, celle de l’un contre l’autre, de l’antagonisme. La solidarité et l’affection réciproque remplacent la concurrence impitoyable et nous font nous sentir bien, physiquement bien. Mais il ne faut pas oublier, même dans ces situations optimales, que nous devons avant tout être bien avec nous-mêmes, que si nous avons des doutes ou des hésitations, des approximations ou des compromis, ce n’est certainement pas la présence de compagnons qui les fera disparaître. Nous nous ferions une pieuse illusion. La fermeté de nos idées pourra se fortifier par la présence des compagnons, mais elle ne naîtra jamais de rien, sans aucun effort de notre part. Si nous ne sommes pas personnellement convaincus de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, nous finirons par nous faire entraîner par la situation, et c’est justement pour ça, que nous prétendons que l’ensemble des compagnons, cette collectivité dont émanait tant de force humaine du simple fait de se trouver ensemble, se transformera en un organisme officiel, en une organisation capable d’assumer ces responsabilités qu’en tant qu’individus, nous ne savons pas ou nous refusons d’assumer.

C’est précisément là que le pouvoir nous attend. Il sait attendre autant qu’il le faut pour nous prendre seuls, il sait agir pour nous isoler, il sait manigancer pour nous montrer sous un mauvais jour aux yeux des exploités, il sait nous dresser les uns contre les autres. Une fois isolés, il a le choix entre deux possibilités : nous criminaliser en nous enfermant en prison, ou nous discréditer en décrétant que nous sommes fous. Entre ces deux institutionnalisations totales, le pouvoir moderne a tendance à choisir la seconde. Les fous ne se rebellent pas : ils sont fous et c’est tout. Nous devons être préparés à la solitude, à l’isolement, à la folie. Si nos seules forces consistaient dans l’organisation, dans le fait de se sentir ensemble, alors, quand cela ne sera plus possible, le pouvoir nous détruira facilement.

Cœurderoy, qui manifeste tellement de force à diverses occasions, a des mots de peur et de consternation face à cette éventualité : « Fou ! Ce mot-là m’effraie ; je ne veux pas le devenir. Ah ! mille morts plutôt qu’une parole de pitié méprisante, plutôt que la dictature matérielle des médecins ou les divagations psychiques des savants ! Non, je ne laisserai pas mon âme à cette dissection torturante ! À vingt ans j’étais interne à la Salpêtrière, et j’y traitais des folles : on m’appelait philosophe. Aujourd’hui, si l’on me renfermait à Bicêtre, on m’appellerait fou. Travaillez donc dix ans de votre vie pour arriver à ce résultat ! »

Ces peurs sont aussi dans nos cœurs, et nous ne pouvons pas les exorciser en renvoyant la responsabilité de notre agir sur l’organisation, en nous déguisant avec le costume du vengeur. Le pouvoir nous frappe parce que nous voulons nous libérer et, pour cela, nous voulons le détruire en libérant toute l’humanité. Voilà le sens de la révolution qui, subvertissant les conditions de la rationalité ayant rendu possible l’exploitation, est une véritable révolution illogique.

Le principe de la révolution qui procède rythmiquement, scandée par les événements de la dialectique marxienne, a disparu de manière sanglante face à la réalité des faits. L’alliance avec Bismarck est née des concessions faites par les théoriciens marxistes aux délires de grandeur du parti social-démocrate allemand. Le stalinisme et les camps de travail sont sortis des perspectives de conquête du pouvoir de Lénine. Le peuple russe est passé du despotisme du tsar au despotisme des fonctionnaires du parti communiste. À chaque fois, l’ombre du socialisme n’est apparue que dans l’initiative du peuple, dans les luttes et dans les organisations spontanées des exploités. Mais elle a été immédiatement repoussée par des fonctionnaires et des hommes du pouvoir, acclamant la rationalité et la science, l’ordre et la dictature du prolétariat. Tant de choses ont été faites au nom des exploités ! Les anciens despotes tués au nom de Dieu et du Peuple, les despotes modernes, exerçant la dictature au nom du prolétariat, tuent en se cachant derrière le drapeau rouge. Chacun se déguise du mieux qu’il peut. Tout se déroule sous le signe de la rationalité, de l’efficacité et de la science.

Le vieux Marx avait amoureusement sollicité une idylle avec le vieux Bismarck, dans l’illusion que, par effet dialectique, on obtiendrait de la croissance de la bourgeoisie allemande la croissance du prolétariat allemand. Rien à faire. Les questions de la logique sont toujours liées à des choses quantitatives. Le pouvoir, qui s’y connaît en arithmétique, y met toujours les mains. Le renforcement de l’État est toujours un fait négatif pour les exploités, disait Bakounine. Cela semble une vérité si évidente qu’il n’y aurait presque pas besoin de la remettre en question. Mais les sophistes allemands, dignes disciples de l’auguste père Hegel, ne sont pas de cet avis. En 1872 Bakounine écrivait : « Il n’y a, à l’heure qu’il est, que deux forces capables de renverser ce monde corrompu de l’Occident politique et bourgeois. Ce sont les barbares du dehors, les Slaves peut-être, dirigés par les Russes, et suivant la voie que leur auront préparée et montrée les Allemands prussifiés ; ou bien les barbares de l’intérieur, le prolétariat. Si ce sont les barbares slaves, qui sont destinés à rendre ce dernier service au vieux monde de l’Europe, comme les barbares germains l’avaient rendu ; il y a quinze siècles, au monde Gréco-romain, il est certain que la civilisation humaine rétrogradera de quelques centaines d’années, au moins. Ce sera un fait naturel, comme le fut l’invasion conquérante des Germains, mais en même temps un immense malheur, pour les conquérants non moins que pour les peuples conquis.

Donc, dans l’intérêt de l’humanité, de la civilisation et de l’émancipation universelle, nous devons tendre tous nos efforts à ce que le renversement inévitable du monde politique et bourgeois soit accompli non par une invasion de Slaves, mais par le soulèvement du prolétariat, que la première qui ne peut manquer de se déverser sur l’Occident, si le second n’arrive pas ou arrive trop tard, soit prévenue par ce dernier. Autant cette œuvre de destruction, si elle était achevée par l’invasion des barbares du dehors serait funeste à l’humaine civilisation, autant elle lui sera salutaire quand elle sera accomplie par les barbares du dedans, par le prolétariat de l’Occident lui-même ». (Aux Compagnons de la Fédération des Sections internationales de Jura)

C’est à peu de chose près la théorie de Cœurderoy, que Bakounine n’a pas rencontré, mais dont il entendit sûrement parler par Herzen, qui était rentré en contact avec l’anarchiste français. La référence aux barbares est dans deux livres de Cœurderoy : De la Révolution dans l’Homme et dans la Société, qui date de 1852, et Hurrah !!! Ou La révolution par les Cosaques, de 1854. Mais le thème de la destruction de notre civilisation, que les barbares réaliseront, est prolongé dans les Jours d’Exil. « Je n’ai ni système, ni conclusions à présenter ; je ne le puis pas, je ne le veux pas : je ne veux rien. Et quand je voudrais établir quelque gouvernement de Lycurgue ou d’Icarie, ou quelque organisation du travail, — ce qui est bien facile, — je ne le pourrais pas. Voyez plutôt ce que sont devenus les magnifiques plans de réédification de MM. Owen, Étienne Cabet et Louis Blanc ! Il ne reste de Fourier que ses justes critiques, ses analogies universelles et ses grandes prédictions. C’est qu’il n’est qu’une chose au pouvoir de celui qui s’occupe de science sociale : marquer au crayon rouge tous les édifices qui doivent disparaître. L’homme est trop borné pour saisir l’ensemble des objets et des siècles qui concourent à la reconstruction des sociétés. L’humanité tout entière peut reconstruire, éternelle qu’elle est et maîtresse de son action dans tous les milieux ».

Et la science ? Le grand mythe de la rationalité qui régit la domination des puissants ? N’est-il pas facile de tomber dans l’équivoque, de construire la révolution sur le modèle de la raison dogmatique et omniprésente, ou dans celle de la raison dialectique qui peut tout absorber, y compris elle-même ? N’est-il pas facile de jeter la pierre à ceux qui n’acceptent pas les ordres « scientifiques », qui avancent des doutes et qui ont le courage de mettre en discussion les opinions des savants ?

« J’ai mordu, plein d’avidité, dans le fruit de la science, et je me suis brisé les dents. Les docteurs riront, eux qui dépouillent les fruits savoureux avec des couteaux de vermeil, et laissent les noyaux à leurs secrétaires ». « Homme, garde-toi de l’analyse. Le chagrin est au bout de tout examen trop approfondi de soi-même, comme la lie dans le fond de la liqueur pure. Ce vautour s’acharne à l’homme, il glace son ardeur et boit son sang ». « L’Avenir reniera la Science d’aujourd’hui ! — La Science sciante, pédante, énervante, paralysante, abrutissante ! La Science diplômée par le Privilège, jalouse de ses prérogatives, facile aux grands, dure aux petits ! La Science hydropique, pléthorique, titubante, livide, qui répand sur le monde le délirant bavardage, les ténèbres, la cécité, la cataracte, la myopie et le regard louche ! La Science qui s’enferme à double tour dans l’infect sanctuaire où elle empile cornues, chaînes, poisons, cadavres et malades ! La Vieille aux cheveux rares qui se traîne, honteuse, à la remorque de la jeune Découverte aux tresses parfumées ! L’ennuyeuse, l’entêtée, l’endormie qui radote ! L’ignorante, la superbe, qui cache son impuissance sous de longues phrases recueillies dans la défroque des Grecs ! L’Intrigante, l’avare, la voleuse, la fausse monnayeuse, l’usurière, la plagiaire, qui s’approprie les travaux de ses ennemis et les dénature en les traduisant dans son affreux grimoire ! L’antique, l’académique, la monastique, l’étique, l’universitaire, la solitaire, la mauvaise coucheuse, qui sépare sa cause de celle de l’humanité, qui spécialise, étiole, étrangle toutes les questions qu’elle touche en les séparant des grandes questions d’intérêt général ! La Science couarde qui ne manque jamais de donner le coup de pied de l’âne aux victimes abattues de l’injustice sociale ! »

Voilà les conditions du renversement, les conditions de la révolution. Si la science est celle des puissants, elle ne deviendra une science révolutionnaire qu’avec un autre usage et une méthode différente. Elle ne sera pas utile à la révolution, voire indispensable, parce que d’autres personnes l’utiliseront, mais elle le sera à condition que son organisation interne, sa raison d’être, ses perspectives et sa méthodologie soient profondément modifiées. Et c’est une tâche révolutionnaire qui ne pourra jamais venir des savants eux-mêmes, tous occupés à se disputer le fruit de la science qui, à l’heure actuelle, est fruit de pouvoir, capacité d’enrichissement, manière d’exploiter les faibles et ceux sans défense. Cette nouvelle méthodologie devra venir de l’extérieur. Ce sera – selon Cœurderoy – la méthodologie destructive des barbares, celle qui déchaînera la révolution contre la civilisation ayant bâti des cimetières à la place des villes.

C’est la même rationalité du monopole qui a rendu la femme esclave. La rationalité de la famille, premier fondement de l’exploitation. Nous ne pouvons pas faire de cette rationalité la base de la révolution. Le résultat serait épouvantable.

 

« L’avenir vous punira, vous les hommes, les tyrans qui avez fait cette loi si parfaitement à votre image : sans délicatesse, sans amour et sans justice ; qui l’avez rédigée tout en votre faveur : lâche, oppressive à la femme, infaillible, irrévocable, indiscutable, irrévisible ; insulte à la nature, opprobre à l’humanité ! — Vous ignorants, insensibles, qui par la voix de vos assemblées, de vos conciles, de vos prêtres et de vos discoureurs, avez osé déclarer que la femme, la divine femme, est d’une nature inférieure à la vôtre, d’argile plus grossière, d’essence moins éthérée ! — Vous brutes, qui cherchez à la convaincre qu’elle est mise au monde pour vous soigner avec zèle, vous servir avec obéissance, et vous frictionner avec amour, quand le cœur vous en dit ! — Vous ignobles, cupides, qui la vendez comme votre esclave ou votre domaine ! Vous lâches, qui l’enfermez, l’enchaînez, la déformez, la mutilez, la bâillonnez, l’annihilez, la répudiez, la souffletiez, la battez de mille coups, la lapidez de mille pierres, la torturez de mille tortures !… Vous sages, et savants, et sensés, et galants, et Frrrançais qui la tenez en tutelle à perpétuité ! »

Et la destruction de tout cela ne se fera qu’en renversant la base qui justifie et régit l’exploitation : cette rationalité codifiée par la science bourgeoise. La révolution sera profondément illogique pour la logique des patrons, alors qu’elle apparaîtra clairement logique pour la logique des exploités. La barbarie des destructeurs, de ceux qui héritent du monde, la barbarie de ceux qui ont construit le monde avec leur sueur pour le livrer dans les mains des patrons et qui, justement pour cette raison, peuvent le reconstruire à tout moment, mais sur des bases différentes ; cette barbarie sera le fondement de la nouvelle révolution, de la révolution définitive, de la révolution sociale.

« Révolutionnaires anarchistes, disons-le hautement : nous n’avons d’espoir que dans le déluge humain ; nous n’avons d’avenir que dans le chaos… Le Désordre, c’est le salut, c’est l’Ordre. Que craignez-vous du soulèvement de tous les peuples, du déchaînement de tous les instincts, du choc de toutes les doctrines ?… Est-il, en vérité, désordre plus épouvantable que celui qui vous réduit, vous et vos familles, à un paupérisme sans remède, à une mendicité sans fin ? Est-il confusion d’hommes, d’idées et de passions qui puisse vous être plus funeste que la morale, la science, les lois et les hiérarchies d’aujourd’hui ? Est-il guerre plus cruelle que celle de la concurrence où vous avancez sans armes ? Est-il mort plus atroce que celle par l’inanition qui vous est fatalement réservée ? » « Il n’y aura plus de Révolution tant que les Cosaques ne descendront pas !… Si vous me dites que ce sont des Cosaques, je vous répondrai que ce sont des hommes. Si vous me dites qu’ils sont ignorants, je vous répondrai qu’il vaut mieux ne rien savoir que d’être docteur ou victime des docteurs. Si vous me dites qu’ils sont courbés sous le Despotisme, je vous répondrai qu’ils ont besoin de se redresser. Si vous me dites qu’ils sont barbares, je vous répondrai qu’ils sont plus près que nous du socialisme […] ».

 

Voilà le sens le plus élevé de l’expérience de Cœurderoy. Dans le changement qui survient dans l’histoire, se niche un danger permanent ; dans la rationalité que le progrès développe, se cache un dangereux élément de pouvoir. Comment peut-on lutter pour le changement révolutionnaire en évitant la cristallisation de l’autorité ? Comment peut-on contrôler les dangers de la rationalité, poussée froidement jusqu’à ses conséquences extrêmes ? Voilà les grands problèmes de Cœurderoy, qui sont d’ailleurs les mêmes que ceux que la vie met devant nous tous les jours, et qui, d’après nos expériences révolutionnaires actuelles, sont décisives pour le sort de la libération.

 

 

I- MONTCHARMONT

 

« Malheur à l’infortunée victime lorsque
la bouche qui a fait la loi prononce
aussi la sentence. »
(
Schiller. — Les Brigands.)

« Contre l’ennemi la revendication est
éternelle. »
(Loi des douze tables.)

La société française est plus barbare que la société juive ; la mort du juste la laisse froide ! Les tribunaux actuels sont plus souillés que le tribunal de Pilate ; ils ne se lavent pas les mains ! La croix du Rédempteur est transformée en guillotine ! Pleurez, vous qui avez encore des larmes dans les yeux !

Le chasseur Guillaume Tell mourut au xive siècle, entouré d’une auréole de gloire qui rayonne encore sur nos temps décolorés. Ce ne fut pas ton sort, à toi qui passas sur la terre à travers des générations flétries et qui perdis ta tête sur la machine infâme, héroïque chasseur, Montcharmont !

C’est un sacrilège, crieront-ils, de rapprocher l’ombre d’un meurtrier de celle d’un héros. Et moi, je confondrai ces deux ombres également glorieuses. Comme Tell, Montcharmont mourut pour défendre la Liberté ; comme Tell, il revendiqua seul, parce que tous les hommes qui l’entouraient étaient des lâches, parce que les autorités et les lois d’à présent sont conjurées contre le Droit.

Les balances de la Justice ne sont fausses que dans les prétoires. Devant l’éternelle Équité, les agents français qui interdirent à Montcharmont l’exercice de la chasse sont aussi criminels que l’agent autrichien qui voulut forcer Tell à se découvrir devant son chapeau : ils méritèrent aussi justement la mort. Dans les monts d’Helvétie, une révolution répondit au sifflement de la flèche de Tell ; dans les plaines de la France civi- lisée le coup de fusil tiré par Montcharmont n’éveilla pas d’écho. Voilà toute la différence entre ces deux hommes. Voilà pourquoi l’ombre du chasseur de Saône-et-Loire se traîne aux rivages sombres, chargée d’ignominie, tandis que celle du Libérateur plane brillante sur les générations.

Cynique sarcasme, infâme dérision que l’opinion des hommes ! majorité, violence, impudeur ! Le fait accompli sanctifie tout. Ils font des tragédies, des opéras en l’honneur du Dieu Tell qui, s’il eut échoué, serait un vagabond, un réprouvé !

C’était un réprouvé, un assassin, ce Montcharmont : voilà ce qu’ils répètent à l’envi comme des oies qu’on mène aux pâtures. Et moi qui ne suis autre chose au milieu de vous, moi que vous avez condamné comme criminel, vous voudriez me défendre de glorifier les grands criminels ? Puisque vous m’avez décrété de mort en me laissant la vie, pourquoi donc ne me plairais-je pas dans la société des morts ? pourquoi donc ne réclamerais-je pas la complicité de leurs actes ? Que me reste-t-il de plus qu’à eux ? Une tête, une main et une bouche de fer : je tâcherai de m’en servir.

La société française est plus barbare que la société juive ; la mort du juste la laisse froide ! Les tribunaux actuels sont plus souillés que le tribunal de Pilate ; ils ne se lavent pas les mains ! La croix du Rédempteur est transformée en guillotine ! Pleurez, vous qui avez encore des larmes dans les yeux !

***

Mémoire d’un homme fier ! pour te réhabiliter, pour le glorifier, nulle voix ne s’est encore élevée du sein de l’esclavage social. La mienne ne te fera point défaut. Je ne gémirai point, je ne lèverai point les bras au ciel, je n’emprunterai ni l’accent pleureur des avocats, ni le teint des femmes qui s’évanouissent, ni le voile de l’anonyme. Je ne chercherai pas à rendre le public pitoyable, à attendrir les magistrats, à impressionner cette figure de cire qu’on appelle l’empereur des Français ! Pathos, couardise, temps perdu que toutes ces lamentations de Jérémie ! Que les corbeaux du palais de justice, que les poètes élégiaques qui chantent les derniers jours des condamnés, hurlent sur ces motifs ! La foule, les juges et les rois sont des machines qui fonctionnent pour qu’on les graisse, et que l’on graisse pour qu’elles fonctionnent.

Tu ne te cachas pas derrière un buisson pour tuer ces deux chiens galonnés qu’un procureur du roi lançait à ta poursuite ; tu ne fus pas lâche comme lui qui, du fond de son cabinet, les excitait, les relevait du défaut, les remettait toujours sur tes traces, les malheureux ! et leur promettait ta tête pour curée. C’est ce chacal à cravate blanche qui vous a tués tous trois. On laisse cependant ces hyènes démuselées courir la société, on ne met pas ces gens-là en jugement ; on dit même en France que la magistrature est honorable ! Adorez des tigres et des jaguars, s’il vous faut des Dieux ; au moins ces bêtes-là sont gracieuses. Mais respecter un procureur général, un fournisseur des pompes funèbres, c’est dégradant !

Je resterai digne de toi, Montcharmont ! Haute et ferme sera ma parole, comme la détonation de ta carabine de combat. C’est ta glorification qu’il me faut ; c’est une accusation criminelle que j’intente à toute une société ; c’est une sentence de mort que je tiens suspendue sur sa tête, et qui s’exécutera tôt ou tard ; — plus tôt qu’on ne le pense. Cette solennelle déification de ton nom, je la fais contre tous les gens de justice, d’ordre, de gouvernement, de police, de corde, de rubans d’honneur et de potence ; je la fais contre la civilisation qui les paie ; je la fais contre tout ce qui condamne et exécute, contre tout ce qui laisse condamner et exécuter.

Ils jettent de la boue sanglante contre le bourreau et ses valets ; ils les appellent les hommes rouges, les buveurs de sang, M. Samson, M. Charlot, M. Mardi. Sur leur passage, ils vocifèrent des menaces de mort ; ils condamnent leurs fils à hériter de leur charge, leurs filles au célibat et leurs familles à l’ignominie. Eh ! qu’ils laissent donc le bourreau pour ce qu’il vaut, et qu’ils ne regardent pas de si près la poutre qui est sous ses pieds. Le bourreau fait son travail ; ceux qui l’insultent et le laissent faire sont plus lâches que lui, et leur pain ne leur coûte pas aussi cher à gagner !

Je le déclare nettement, je souhaiterais de bon cœur, que tous les civilisés fussent obligés de tirer tour à tour le cordon de M. Samson, et qu’il ne leur fût pas loisible de se racheter de cette corvée comme du service militaire. Je serais vraiment curieux de savoir si un seul oserait s’y refuser. Vous verriez qu’ils prétendraient qu’il n’y a pas de sot métier, et qu’ils sont des bourreaux très distingués. Je souligne cette expression, elle me réjouit dans un temps où toutes les intelligences se confondent dans le plus bas servilisme !

Tous ceux qui laissèrent mourir Montcharmont sont coupables au même titre que le bourreau. Lavez vos mains, esclaves, mieux que cela, encore mieux ; savonnez, frottez, usez, brûlez votre épiderme ; déchirez vos chairs avec un crucifix rouge ! La tache de sang est bon-teint, elle est vivace. elle revient et grandit ; elle vous aveugle, vous assourdit, vous étouffe et vous donne le délire ; vous la portez à votre boutonnière, dans vos parures, dans vos cheveux ; lèpre mortelle, elle va toujours s’élargissant, s’élargissant… Vous dégouttez le sang, vous faites horreur !

Je vous défends de toucher à ce mort. Depuis tantôt trois ans qu’il est couché sous la terre lourde, vous ne lui avez porté ni couronnes de lauriers, ni fleurs, ni larmes ; pas même une branche de cyprès ; vous n’avez pas consolé sa famille, vous l’avez laissé déchirer, lui, par les enfants, et la populace et les chats-huants du journalisme, comme un assassin vulgaire. On a couvert d’immondices l’herbe sous laquelle on suppose qu’il gît. Car vous ne savez pas même où l’ont enfoui les exécuteurs des hautes œuvres. Et quand, au jour de la justice éternelle, il se relèvera, vous refuserez de le reconnaître dans un tronc rogné qui portera par la bouche une tête sanglante !

Ô la plus bourgeoise, la plus odieuse, la plus misérablement poltronne de toutes les sociétés ! Si tu touchais à ce mort, tu le souillerais. Cette race-là parle de dévouement, de vaillance et de gloire ! Et elle a laissé dépecer, déchiqueter, hachetter par trois bourreaux le plus vaillant des hommes ! sacrifiez donc à ce monde-là vos travaux, vos veilles et votre existence : il ira se divertir à votre exécution… C’est monstrueusement hideux !… Bourgeois, vous êtes des meurt-de-faim, des mendiants ! !

Je veux partager cette infamie glorieuse. Aussi bien, cet assassinat juridique pèse à ma conscience. J’aurais pu me rendre en France le jour où il fut commis ; peut-être le désespoir m’eut bien inspiré ? Je m’accuse d’une faute sur la gravité de laquelle je n’avais pas réfléchi dans ce temps là. C’est un remords, une main glacée sur ma respiration ; je sens sur tout mon corps le sac humide dans lequel on enveloppe les exécutés. Je secouerai ce sac, j’en ferai jaillir sur tous les fronts la froide souillure ; j’agiterai le grelot des vengeances. J’opposerai tribunal à tribunal, homme à société, verdict à verdict. De même que Montcharmont s’est fait juge ; je me ferai procureur général. Ce sera peut-être la première fois qu’une magistrature terrestre ne mentira pas.

Justice des hommes, opinion bavarde ! que tu es tardive pour ceux qui devancent leur âge ! Puisque le scandale te fait hâter, j’enverrai à ta rencontre le Scandale au pas retentissant. Dans ce temps d’hypocrite douceur où l’on cache l’homicide à la barrière Saint-Jacques, la misère à l’hôpital et la maladie en prison ; dans un pareil temps, il faut déchirer, mordre, à toutes griffes et à toutes dents ; il faut lancer le pamphlet aux yeux et le crier dans les oreilles pour savoir enfin si l’on peut secouer cette interminable léthargie. — Heureux celui par qui le scandale arrive !

Je veux présenter aux rêves des civilisés cette tête mâchée par trois couperets, effrayante, pendant par un lambeau, cette tête qui se redresse sur la bascule. Les cheveux sont hérissés, les poings sont fermés, les yeux vous fixent et vous forcent à regarder. Montcharmont vous demande compte de sa vie qui ne vous appartenait pas. Moi je veux vous donner le frisson, bourgeois de France, je veux que vous pâlissiez, que vous maigrissiez, que vous ayiez des attaques de nerfs, que vous en mouriez.

La société française est plus barbare que la société juive ; la mort du juste la laisse froide ! les tribunaux actuels sont plus hideux que le tribunal de Pilate ; ils ne se lavent point les mains ! La croix du Rédempteur est transformée en guillotine ! Pleurez, vous qui avez encore des larmes dans les yeux !

***

Ce crâne à la main, je demande à la société et aux cannibales qui prétendent qu’ils la représentent :

Lorsqu’un homme n’a encouru aucune condamnation, où trouvez-vous dans vos codes un article qui vous autorise à lui refuser l’autorisation de chasser ? Je vous défie de me faire voir un pareil article.

Et si vous violez aussi impudemment la loi écrite au préjudice de cet homme, n’est-ce point lui qui défend votre misérable loi contre vous-mêmes lorsque, pour la faire respecter, il a recours à tous les moyens que légitime la justice, que conseille le désespoir, et que la nécessité fournit ?

Mais je ne m’occupe pas de vos lois ; vous les avez faites à votre image, iniques, oppressives. Je demande à votre autorité et à vos juges.

Lorsqu’un homme tient le droit de vivre de l’universelle puissance, et lorsqu’il lui convient d’exercer ce droit en chassant, quelle raison équitable pouvez-vous alléguer pour le priver de la chasse ? Si telle est sa passion dominante, vous le tuez tout aussi bien ainsi qu’en allant l’attendre au coin d’un bois pour l’assassiner.

Vous, société, qui punissez les assassins, pourquoi donc prétendez-vous à l’impunité lorsque vous vous rendez coupable d’assassinat ? Est-ce parce que la majorité, le pouvoir, la loi, les gendarmes, la prison et la guillotine, que vous avez faits, sont forts ? Mais force n’est pas droit, et demain la force peut tourner contre vous. Et si l’on substitue la violence à l’équité, il n’y a plus une tête solidement fixée sur le corps qui la supporte.

J’entends hurler en chœur que la chasse est un divertissement, que ce n’est pas un droit ; et qu’alors même que ce serait un droit, on ne passe pas pour l’exercer sur le corps de deux hommes revêtus d’une autorité publique. Ce sont les moins criminalistes qui s’expriment ainsi.

Je leur réponds : qu’il n’y a pas d’échelle d’importance pour les différents droits, que la valeur de chacun d’eux dépend des attractions de chacun de nous. Je leur réponds encore qu’il n’y a pas de droit contre le droit ; que le tricorne peut bien élever le gendarme au-dessus de la taille moyenne, mais qu’il ne le rend pas supérieur aux autres hommes ; et qu’enfin, quand un gendarme barre le chemin au droit, ledit gendarme doit s’attendre à être tué comme un chien, s’il trouve devant lui un homme libre.

Et puis, mes maîtres ! qui donc vous donne sur les champs, les eaux, les forêts et les animaux qui les peuplent, le monopole d’absolue jouissance ? Je vous dis, moi, que ce privilège est le plus irritant, le plus scandaleux, le plus féodal de tous ceux qui subsistent, et que, pour beaucoup d’hommes, et des plus fiers, le besoin qu’il foule aux pieds est le plus impérieux de tous. Si vous avez des cœurs de chiens de meute, et que vous vous contentiez de donner de la voix quand un valet d’écurie vous le permet, vous ne pouviez naître plus heureusement que parmi les civilisés.

Mais à nous, hommes libres, il faut l’air des collines, les futaies, les ravins et les clairières, quand l’idée nous en prend. Il faut les chevaux hennissants, les haut-pieds hurleurs, la musique des fanfares, le chevreuil bondissant, le dix-cors aux abois, le sanglier furieux. Nous ne faisons pas de rêves d’épiciers quand nous avons fatigué tout le jour ou nos jambes ou nos têtes.

Quand les révolutions éclatent, allez dans les royales forêts de Fontainebleau et de Compiègne. Là vous vous convaincrez que la chasse est chère aux âmes indépendantes, et que ceux qui la suivent avec le plus d’ardeur ne se bouchaient pas les oreilles quand la fusillade grondait à Paris. C’est bien dommage, en vérité, que des passions si nobles soient tombées aussi bas, et la vile mob n’aurait jamais dû oublier qu’il y a des existences d’animaux plus précieuses pour vous que des existences d’hommes ! Mais dites-moi, nobles de par le roi, croyez-vous que bonne race de loups ne vaille pas bonne race de chiens, et vous imaginez-vous, d’aventure, que vous ferez toujours sauter nos têtes ainsi que des bouchons de Champagne ? Nous sommes des chasseurs, des Jacques, des loups, entendez-le bien, et nous prétendons chasser ce que bon nous semble, même l’homme, surtout l’homme, quand bon nous semble, où bon nous semble, absolument comme vous. Au plus habile le butin. Nous sommes de ces hommes dont Schiller dit : « Leur mission c’est la loi du talion ; leur vocation, c’est la vengeance. » Nous sommes autant de brigands.

Je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi le droit de chasse m’offre plus d’attrait qu’un autre ; il suffit qu’il découle de ma nature d’homme et de mes propensions actives pour que vous n’ayiez rien à dire quand il me convient de le faire valoir. Gardez-vous bien, voyez-vous, de supprimer les permis de chasse. S’il y avait encore un levain de révolte dans le sol de France, c’est ainsi que vous le feriez éclater. Ne savez-vous pas que rien n’est plus outrageant pour notre dignité qu’une défense, et faut-il vous apprendre que d’homme à homme toute défense est injuste — et inutile… Mais je deviens inintelligible pour des valets.

La société française est plus barbare que la société juive ; la mort du juste la laisse froide ! Les tribunaux actuels sont plus souillés que le tribunal de Pilate ; ils ne se lavent pas les mains ! La croix du Rédempteur est transformée en guillotine ! Pleurez, vous qui avez encore des larmes dans les yeux !

***

Ils disent qu’à travers les peuples et les âges, escortée par les philosophies et par les législations les plus sublimes, la peine de mort a tracé son sillon infléchi ; ils disent que l’universel consentement la justifie ; que la société doit sauvegarder la sécurité, la propriété, le travail et la vie de ses membres ; qu’elle a le droit et le devoir de se défendre quand elle est menacée ; et qu’enfin il n’est pas de moyen plus sûr d’empêcher les malfaiteurs de nuire que de les raccourcir de la tête. Les réquisitoires des procureurs du roi sont gonflés de ces éloquentes tirades, lieux communs attendrissants, élégies doucereuses, moralités de parquet, masques de vertu jetés sur l’horrible face d’assassins impunis, lâchetés de tradition, déclamations patelines qui font dresser les cheveux des honnêtes jurés. Et là dessus, les tribunaux mettent l’humanité en coupe réglée ; le sang leur monte au cerveau ; ils agitent leurs manches noires ; ils frappent du poing la tribune judiciaire ; ils divaguent, rugissent et étalent un cynique courage pour secouer la tête d’un homme sur ses épaules. Puis on attèle des chevaux noirs à une voiture de deuil, un homme rouge à une machine garance, et l’on encadre la tête du coupable dans un collier de fer qui la maintient sous le couperet. Ils appellent cela satisfaire la justice des hommes ! Justice bien calme, en vérité, que celle qui est toujours soûle de sang !

La société est souvent attaquée, c’est vrai. Mais vous êtes-vous jamais demandé si ceux qui l’attaquent sont coupables ? Vous qu’on paie pour faire des interrogatoires, comment donc ne découvrez-vous pas, avec votre perspicacité ordinaire, que cette société est le plus souvent provocatrice, qu’elle force la main à l’individu, et le pousse par les épaules dans l’abîme de l’infamie ? Vous qui cherchez les plus profondes racines du crime, comment ignorez-vous que l’ordre civilisé est un inextricable désordre ; comment peut-il vous échapper que beaucoup n’ont pas assez de pain, et beaucoup d’autres trop d’or ? Pourquoi ne voulez-vous pas comprendre que le Crime est entré dans le monde à la suite de la Faim et de l’Oisiveté ?

Ah! c’est qu’il n’y a pires sourds et pires aveugles que ceux qui ne veulent ni voir ni entendre ; c’est que vous êtes accusateurs, juges et parties dans votre cause ; c’est que vous êtes les plus cyniques de cette société de chiens ; c’est qu’elle vous met en avant pour défendre ses actes les plus lâches, les plus criminels !

***

On vous a appris, dans les écoles, que l’homme n’avait pas de droits, mais seulement des devoirs ; — que l’individu ne devait jamais avoir raison contre la société, ni la minorité contre la majorité ; — que la Liberté était un mot, et l’ordre, un dogme ; — que l’autorité était nécessaire pour maintenir l’ordre, et la violence et la peine de mort indispensables pour maintenir l’autorité. On vous a répété à satiété que le gouvernement était le boulevard de la société ; que force et raison doivent toujours rester au pouvoir. Vous croyez fermement que l’individu est dans tous les cas fautif, mauvais, impuissant, injuste, et que toujours la société est infaillible, bonne, toute-puissante et toute juste. D’où vous concluez que l’individu a toujours tort contre la société, et qu’il faut qu’il meure quand, justement ou injustement, la majorité à mille têtes réclame la sienne. Et vous ne sentez pas même combien est lâche cette majorité qui suce le sang d’un seul homme ! Vous êtes de la race de ceux qui condamnèrent Christ, Galilée, Jean Hus et Campanella, tous les plus grands noms dont l’humanité s’honore. Vous êtes de ces meurtriers impunis qui, appliquant des pénalités injustes et cruelles, forcent les oppositions à des revendications injustes et barbares aussi. Vous êtes les serviles exécuteurs de formules vieillies ; nous sommes les libres penseurs d’un monde nouveau. Nous nous appartenons ; vous êtes les instruments de vos maîtres.

Sinistres coupe-toujours, corbeaux blanchis en fouillant des cadavres, procureurs-généraux, pourvoyeurs de potence qui vous essuyez la main, et venez me la tendre, et croyez me faire honneur :… gardez cette main pour caresser vos femmes, et rapportez-leur sous vos ongles des lambeaux de chair de pendus. Vous me faites horreur, vous, vos femmes et vos filles, et tout ce qui subsiste du prix du sang !

*

Quand la maladie est dans l’homme, quand la guerre est dans la société, tous les organes sont dérangés et tous les partis coupables. Dès que nous avons perdu la notion de justice absolue, naturelle, que nous avons tous au fond de la conscience, tous nos actes ne peuvent être que des délits ou des crimes. Nos justices temporelles sont déviées ; elles oscillent de chaque côté de l’éternelle notion du vrai, tantôt au bénéfice d’un parti, tantôt au bénéfice de l’autre ; mais elles ne s’arrêtent jamais dans la ligne unique et inflexible. Elles ne peuvent que compenser l’iniquité par l’iniquité, l’assassinat par l’assassinat. De quelque pompe, de quelques solennités qu’elles s’entourent, elles ne font que de la vengeance. Elles sont irrévocablement engagées dans le labyrinthe de l’arbitraire où la passion les guide de forfaiture en forfaiture.

Alors tout devient doute, tâtonnement, délire d’assassinat, marche forcée dans le sang, angoisse, remords, fièvre, provocation, fureur. La santé et la justice sont perdues à jamais. Alors le malaise engendre le malaise ; le crime est père du crime, la vengeance allaite la vengeance, l’échafaud repousse de l’échafaud, le sang appelle le sang. Alors, ô malheur ! nous voyons l’humanité cheminer, le front bas, foulant sous ses pieds ivres des têtes coupées, sifflant et déclamant parce qu’elle a peur, parce qu’elle ne sait plus guère ce qu’elle fait, et qu’elle redoute de réfléchir et de rougir de honte !

Hélas ! l’histoire en deuil est une longue nomenclature des représailles que les hommes exercent les uns sur les autres ; elle redit d’une voix fatiguée les dispositions des codes contre les codes ; elle nous apprend que l’épouvantable malentendu ne cessera pas tant que les mots de justice et de liberté n’auront qu’une valeur relative, tant qu’il y aura des partis, et que ceux-ci élèveront au pouvoir des monstres tels que Caligula, Louis XI, Ezzelino, Fouquet, Fouquier-Tinville et Maximilien de Robespierre, la sèche momie des républicains de la veille.

L’histoire des sociétés n’est que l’histoire des luttes des majorités et des minorités. Ces deux partis sont nés jumeaux ; dès l’origine du monde nous les trouvons en face, puis ils se développent parallèlement à travers les temps et se reproduisent sans cesse l’un par l’autre, sans que nous puissions dire que l’un soit plutôt la cause que l’effet de son congénère. Gouvernement ou opposition, chacun d’eux a sa tradition à développer, son droit à faire valoir, ses vengeances à suivre. L’un tend de plus en plus vers l’autorité et l’esclavage ; l’autre se rapproche sans relâche de l’anarchie et de la liberté. À chaque légende, à chaque principe, à chaque vengeance que l’un proclame. L’autre répond par une autre légende, un autre principe, une autre vengeance. Si l’un répand une goutte de sang, l’autre la recouvre avec une autre goutte avant que la première ait eu le temps de sécher. Henri IV est tué par les jésuites, et les jésuites sont tués par la Révolution française ; — la Saint-Barthélémy est vengée par le protectorat de Cromwell ; — Louis XVIII venge Louis XVI ; — Washington et Bolivar vengent les Girondins et Marat ; — les sergents de 1848 vengent les sergents de La Rochelle. Comme les juges auraient peur de l’histoire, s’ils savaient la lire !

***

Vous avez tué Montcharmont parce qu’il avait tué vos gendarmes ; son crime a provoqué le vôtre, c’est vrai, mais il ne vous absout point. Car si nous suivons le jet de sang jusqu’à la blessure première, que trouverons-nous ? Votre main qui fait saigner la colère d’un homme en lui niant son droit. Avant ce déni de justice, tout se passait régulièrement entre Montcharmont et vous, et vous auriez pu vivre longtemps côte à côte. Mais dès que l’arbitraire est déchaîné, les conséquences les plus effroyables deviennent possibles. Le vol d’un morceau de pain mène à la prison ; la prison aux travaux forcés, et les travaux forcés à la guillotine. Voilà le programme de la marche funèbre : c’est l’échelle de Caïn qui descend à l’enfer !

Qu’arriverait-il maintenant, si un parent de Montcharmont lui ressemblait, et puis un autre, et puis un ami, et puis d’autres amis ? Où s’arrêterait la série des vendettas atroces que vous auriez suscitées entre la majorité sociale et la minorité qui voudrait venger l’homme retranché par vous ? En supposant cela cependant, je ne fais autre chose que retracer l’origine des gouvernements et des oppositions. Le premier prêtre fut Abel, le premier meurtrier Caïn. Mais pourquoi la postérité de Caïn fut-elle maudite dans son père ? pourquoi reste-t-elle esclave ? Qui fut l’agresseur ? Qui rompit l’alliance entre les hommes ? Voilà ce que vous ne voulez pas approfondir. Car si vous remontiez à la couche où reposait la Mort, vous verriez qu’elle a été éveillée par l’Injustice matinale, et que la première injustice jaillit de votre cerveau, cuirassée d’un triple code pénal.

Dans cette lente évolution du crime, la majorité s’est toujours montrée plus lâche, plus cruelle, plus hypocrite, plus agressive que la minorité. — Plus lâche, parce qu’elle n’expose jamais sa vie pour satisfaire sa vengeance : — plus cruelle, parce qu’elle tue par le tribunal, par la Grève, par le déshonneur, — trois fois : — plus hypocrite, parce qu’elle éternise cette mort et cet opprobre dans les familles, parce qu’à la faveur de la violence, elle fait peser sur tous une responsabilité qui ne revient qu’à elle : — plus agressive enfin, parce que la faiblesse et la peur peuvent seules retenir les hommes sur la pente des vengeances, et qu’on reconnaît difficilement ses faiblesses et ses craintes.

Nous en sommes tous là. Seule, la peur nous paralyse quand il s’agit de l’intérêt de nos personnes. Montcharmont au pouvoir eût fait plus hardiment et plus ouvertement que Louis Bonaparte ce que l’on nomme un Coup-d’État, car c’était ce qu’on appelle un homme d’action. Bien-heureusement pour sa mémoire, son courage fut employé dans une juste défense, et non pas dans une boucherie que rien n’avait provoquée, que rien ne motivait, qu’une ambition borgne. Mais c’est salir Montcharmont que de le comparer à l’homme de décembre. Sois honni, Louis-Napoléon ! Et puisque la France te supporte, que les Cosaques viennent bientôt traîner ton corps à La Villette. Car tout se classe mieux sous la terre que sur la terre, et la gangrène n’échappe point aux vers qui grouillent dans les charniers.

***

Je veux vous accorder, pègre judiciaire, que vous ayiez le droit de prononcer la peine de mort. Mais avant de faire tomber une tête, il vaut la peine qu’on y réfléchisse. Savez-vous ce qu’est la Vie, d’où elle vient, où elle retourne, qui la donne et qui la retire ? Savez-vous ce qu’est la Mort ? Savez-vous ce que souffrent, dans le passage de vie à trépas, la tête et le tronc que vous séparez ? Avez-vous compté les angoisses et les battements d’artères de l’homme attendu par l’échafaud ? Êtes-vous bien certains de définir justement le Crime et la Vertu ? N’avez-vous jamais décapité d’innocents ? L’ombre de Lesurques ne troubla-t-elle jamais vos fêtes ?

C’est quelque chose que la tête d’un homme. Cela médite, compare et juge, et travaille et invente ; cela contient une intelligence et une âme ; cela suppose une destinée, un avenir. Savez-vous ce que l’homme exécuté eut fait de son lendemain ? Il pouvait être guéri, et sa vie n’aurait plus été nuisible à personne, et vous la lui eussiez conservée ! Vous-mêmes, vous pouviez être guéris aussi, réparer vos injustices envers lui, et lui en demander pardon. Mais non ; il semble que vous preniez à tâche de fermer à l’accusé, comme à vous, comme à toute la société, quelque voie que ce soit vers l’amélioration. Vous ne voulez pas de réconciliation : ne vous étonnez donc pas des vengeances !

***

Société ! est-ce utilement que vous tranchez avec des têtes d’homme les questions les plus hautes ? À quelle opportunité croyez-vous répondre ainsi ? Quel but prétendez-vous atteindre ?

— Voulez-vous empêcher qu’on ne vous nuise ? Mais le meilleur moyen pour qu’on ne vous fasse pas de mal, n’est-il pas de n’en pas faire vous-même ? Qui vous rendit jamais le mal avant que vous ne l’ayiez prêté au centuple ? — Ne faites donc plus de tort à personne.

— Voulez-vous punir ? Mais d’abord où est le coupable ? Vous dites que c’est l’individu ; je soutiens, avec beaucoup d’autres, que c’est la société. La question n’est point encore jugée pour tous. Jusque-là, vous ne faites rien que vous venger à vos risques et périls. Je vous conteste même qu’il vous appartienne de prendre la défense des individus. Qui vous a confié ce droit ? Une majorité, l’occupation première, une révélation divine, la force ? Et si je ne reconnais aucune de ces autorités, si je conteste votre pouvoir, si je ne veux pas être vengé par vous, si votre réparation me semble inefficace, pire que l’offense ou le dommage que j’ai soufferts, si je suis en guerre avec vous… Alors vous me vengerez donc malgré moi, par des moyens que je réprouve. De sorte qu’au lieu de vous concilier ma reconnaissance, vous vous serez attiré ma haine. Voilà bien certainement une singulière position que vous vous faites vis-à-vis de moi et de beaucoup d’autres. Vous êtes vraiment trop bonne, ô Société ! de vous attirer tant de haines pour ne faire plaisir à personne, et vous ne me ferez pas croire que ce soit uniquement par dévouement et par amour du juste que vous agissez ainsi. Quand je pense que si l’on me tuait, moi, par exemple, vous seriez obligée, Société, d’instruire le procès de mon assassin ; quand je pense à cela et à la médiocre sollicitude que vous avez pour nous tous, condamnés politiques, je vous plains de vous prendre ainsi dans vos propres filets.

— Voulez-vous faire souffrir, tuez-vous pour tuer ? Alors, immolez des taureaux et des coqs ; cela s’élève plus facilement que des hommes. Ou si vous ne pouvez remplacer par aucune autre la volupté que vous cause le supplice capital d’un homme, alors revenez aux carrières, au lion de Phalaris, aux cirques de Dioclétien ; relevez les statues de Néron, d’Héliogabale, de Domitien et du citoyen J. Lebon, qui furent vos maîtres ; restaurez la Santa-Hermandad, refaites les noyades de Nantes et les exploits de Truphémy.

Et puis, il faut, quand on se venge, le faire grandement. Je vous demande si c’est du courage à une société de se barder de fer et de fusils, de renfermer un homme comme un tigre dans une cage de fer, d’entrer hypocritement dans cette cage, de lier cet homme en le surprenant ou en l’accablant sous le nombre ? Est-ce du courage encore de le conduire à l’échafaud, enchaîné, menotté, à travers la foule ignoble qui siffle, rit, se bat pour le voir passer, se rue sur lui, l’invective, lui crache au visage et regarde s’il y a du sang dans ses veines pour le spectacle qu’elle attend. Oh ! c’est une douloureuse, une mortelle chose à voir qu’un pareil convoi, et si j’étais roi, je ne me pardonnerais jamais de ne pas faire grâce. Je me reprocherais chaque jour ma vie, moi qui n’avais qu’un mot à dire pour conserver cet homme, et qui ai refoulé ce mot au fond de ma gorge sèche. Toutes les nuits j’entendrais le piétinement des chevaux, le cri des gendarmes, l’affreux rire du bourreau, la lourde charrette, le grincement du couperet dans ses rainures, les dernières paroles du condamné et sa tête qui rebondit sur le pavé. Longtemps, longtemps je verrais ces cheveux sanglants, ces orbites pleins de terre et de gaz des fosses qui s’allument et tiennent lieu de regards. Il me semblerait que ma tête pend sur mes épaules, et que je me noie dans une flaque de sang. Jamais plus je ne permettrais à mes enfants de m’embrasser, moi qui suis cause que d’autres enfants ne peuvent plus embrasser leurs pères.

— Enfin, voulez-vous faire un exemple ? Mais, comme dit Victor Hugo dans ses rares moments de franche révolte qui l’inspirent si bien : « Est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe encore, mais à la barrière Saint-Jacques ! Mais à huit heures du matin ! Qui est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce qui sait que vous tuez cet homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là ? Un exemple pour quoi ? pour les arbres du boulevard, apparemment.

« Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez, que vous avez peur de votre œuvre ?… qu’au fond, vous êtes interdits, inquiets, peu certains d’avoir raison, gagnés par le doute général, coupant des têtes par routine, sans trop savoir ce que vous faites ? Ne sentez-vous pas, au fond du cœur, que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et social de la mission de sang que vos prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une conscience si tranquille ? D’autres, avant vous, ont ordonné des exécutions capitales, mais ils s’estimaient dans le droit, dans le juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de Thorette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffémas eux-même, se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur, vous n’êtes pas bien sûrs de n’être pas des assassins !

« Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce que vous faites ; vous vous cachez, vous dis-je ! »

Et puis toutes ces exécutions ne font pas faire un pas à la véritable question, à la question organique, qu’il faudra bien résoudre. Elles ne font pas que la propriété soit légitime, l’usure équitable, le catholicisme satisfaisant, l’amour possible, l’instruction générale, la société juste. Et la société injuste est un terrain marécageux sur lequel nous ne pouvons plus marcher, dans lequel la contagion du vol et de l’assassinat, et le crime torpide grandissent et repoussent d’autant plus vite qu’où les arrose avec plus de sang. En exécutant, vous détachez une tête d’un corps ; vous ne réparez rien, vous ne guérissez rien, vous ne redressez rien. C’est une singulière façon de détruire les herbes mauvaises que de les faucher et de ne pas même songer qu’elles ont des racines.

Si la grâce de l’arbre patibulaire est tellement efficace, si sa vue est tellement salutaire, comment donc ne nous a-t-il pas rendus tous excellents depuis le commencement des siècles ? Et pourquoi n’en fait-on pas dresser sur toutes les places ? S’il peut tout remplacer, pourquoi ne rase-t-on pas les fabriques, les musées et les bibliothèques, et n’élève-t-on point sur leurs débris de gigantesques potences ? Il faut oser dire de toutes les institutions ce qu’Omar disait de la bibliothèque d’Alexandrie : ou elles contiennent autre chose que la guillotine, et alors il faut les brûler ; — ou elles ne contiennent que la guillotine, et alors il faut les brûler encore. Et il faut oser faire ce que fit Omar, et présenter aux fidèles civilisés une machine à Guillotin pour Koran. N’est-il pas honteux pour une société d’avouer que la guillotine est son évangile, et que les autorités qui en tirent la ficelle sont ses dieux ? Qui se douterait que ce nôtre dix-neuvième siècle est le plus humain, le plus doux, le plus éclairé de tous les siècles ? Boutiquiers, je vous plains, vous ne savez pas ce qui se prépare… Mais je ne vous pardonne pas.

***

Les morts reviennent. Prions pour les morts.

Le fer revient ; les pierres reviennent. Les pierres font les prisons ; le bois, la guillotine ; le fer, le couperet.

Le couperet, la guillotine et les prisons reviennent.

Le sang revient, la chair revient ; les muscles, les os, les nerfs et les cheveux repoussent.

Les juges et les condamnés, les bourreaux et les exécuteurs sont faits d’os, de chair et de sang.

Les victimes et les assassins reviendront.

Les âmes reviennent ; les traditions, les familles, les majorités et les minorités renaissent. Tandis que ses enveloppes se dispersent, l’homme revit tout entier dans son esprit.

L’esprit des partis reviendra. Le procureur de la République qui a demandé la tête de Montcharmont, les jurés qui l’ont accordée, les gendarmes qui l’ont gardée, le bourreau qui l’a tranchée, reviendront. Montcharmont reviendra, sa famille se propagera, le parti de l’opposition deviendra plus nombreux chaque jour, le Braconnier se dressera contre la société, la tradition de la liberté grandira.

Les morts reviennent. Prions pour les morts.

***

Heureux ceux qui ont des amis parmi les morts décapités ! Malheureux ceux qui ont des protecteurs parmi les vivants porte-couronnes.

Puisqu’on veut éterniser la guerre sociale, qu’on apprenne donc que la loi des revendications est inéluctable ; — que les vaincus d’aujourd’hui sont les vainqueurs de demain ; — qu’un ordre social qui s’écroule amène un autre ordre tout à fait opposé ; — que les premiers seront les derniers ; — que les têtes couvertes aujourd’hui d’écarlate seront découvertes quelque jour devant la foule, et rougies par leur propre sang.

Je n’ai pas d’amis parmi les vivants revêtus du pouvoir ; j’ai des amis parmi les morts décapités : Montcharmont et Charlet, Daix et Lahr, Borie, Berton, Moret et Alibaud. Ils me soutiennent dans la lutte ingrate, ils m’envoient l’espérance aux yeux verts, et la persévérance aux bras nerveux. Ils me disent : « L’avenir est à nous ; la Révolution ne s’arrête pas en sa route. Avance ! »

Ceux qui ont des amis parmi les rois et les tribuns de la terre ne trouvent auprès d’eux que l’Esclavage et la Déception au regard morne. Le découragement les prend quand les puissants leur disent : « Vous nous avez portés à l’empire ; maintenant l’humanité doit être heureuse ; après nous la fin du monde. Arrêtez-vous ! »

Mais le monde ne finit pas ainsi. Les décrets ne peuvent rien contre les révolutions. La rage frappe toujours, et la justice éplorée équilibre dans ses balances les tètes qui tombent. Les supplices d’un temps sont vengés par les supplices d’un autre temps. L’humanité tournera bien des années encore dans ce cercle de meurtres. Jusque-là :

Heureux ceux qui ont des amis parmi les morts décapités ! Malheureux ceux qui ont des protecteurs parmi les vivants porte-couronnes !

***

Les morts ne sont pas morts. Les morts ne sont pas loin ; ils ne sont pas dans un autre monde.

Esprits forts de la magistrature, les morts n’ont pas fait usage des passeports que vous leur aviez délivrés. Riez-vous des ombres moi je m’en ris aussi. Mais ce ne sont pas des ombres qui reviennent, ce sont des corps animés par des esprits qui ont déjà vécu : ce sont des hommes avec la tête droite sur les épaules, la haine dans le regard, et les furies dans le cœur.

Ne les avez-vous jamais vus ? N’avez-vous jamais entendu des voix, comme la mienne, qui chantaient le pamphlet consolateur et qui disaient : « Vous êtes des assassins qu’attend la potence ; le sang boit le sang ! » N’avez-vous jamais lu des philosophes qui s’appelaient Beccaria, Fourier, Bernardin de Saint-Pierre, Bonesana, Christ, et qui écrivaient : « Celui qui frappe par l’épée périra par l’épée ! » Jamais les révolutions n’ont-elles battu les portes de vos prétoires, jamais n’ont-elles déchiré l’hermine qui recouvre votre honteuse nudité ? Jamais n’ont-elles dansé, de leur pied libre, autour des débris des trônes ?

Bouchez-vous les yeux et les oreilles, riez, brillez dans les salons ; sentenciez, buvez l’orgie qui tue, sucez le sang qui brûle : c’est bien ! Mais quand vous n’êtes plus gardés par les mille bruits du monde et par ses mille têtes, quand l’ivresse des assises a cessé, quand vous ne voyez plus les fusils reluire entre les mains des gardes, quand vous passez dans la rue près d’un homme qui vous a échappé, quand la lumière est éteinte dans vos cabinets tranquilles ; la nuit, vos dents claquent ! Vos femmes en savent quelque chose, mais elles ne le révéleront jamais, ces créatures qui ont reçu la vie, qui l’ont donnée, et qui consentent à coucher avec les maquereaux de la Mort !

Nous savons tous ce que c’est que la masturbation de l’esprit, la fièvre provoquée par les veilles, et l’éloquence que donne la vue des foules. Mais nous savons aussi que cette contention brise, et qu’à l’ivresse d’un moment succède une défaillance extrême à laquelle l’homme n’échappe qu’en se réfugiant dans la paix de sa conscience. Mais vous n’êtes pas en paix avec votre conscience, car vous n’êtes pas des idiots. Au métier que vous faites les cheveux blanchissent promptement, l’estomac s’ulcère, le foie s’hypertrophie, la poche au fiel crève, et la bile s’extravase par tout le corps. On vieillit avant l’âge, on se fait horreur, on cherche involontairement des taches rouges sur ses habits, on en trouve toujours une sur le côté gauche de sa poitrine, on craint de sentir le cadavre, on aspire à l’insensibilité des morts !

Non, vous n’êtes pas tranquilles ; cela n’est pas possible. Nous tous qui avons entendu parler un peu d’histoire ; nous qui savons plus ou moins lire, écrire et penser ; nous qui avons réfléchi quelquefois sur la pénalité, la justice et le crime, nous sommes attristés toutes les fois qu’une tête tombe. Nous en parlons, nous plaignons la victime, et nous nous demandons avec effroi d’où vient cette formidable puissance qui promène la mort sur nos têtes ? Cependant ce n’est pas nous qui avons envoyé cet homme à l’échafaud : nous gagnons moins piteusement notre vie. Combien devez-vous donc souffrir plus ces jours-là, vous hommes instruits, hommes du monde, qui pouvez entendre ce qu’on pense de vous qui avez secoué cette tête jusqu’à ce qu’elle roulât dans le panier.

Et qui nous a fait cette conscience ? Qui nous permet de juger toutes choses ? L’instruction qui se répand. — Et comment se répand-elle ? par les Révolutions. — Et qui fait les Révolutions ? la Philosophie. — Et qui sont les philosophes ? des hommes libres. — Et qui sont les hommes libres ? des revenants que les esclaves, vos pères, ont torturés, et qui se souviennent, et qui se vengent sur vous. — Vous souffrez parce que nous pouvons analyser vos actes, disséquer vos impressions, et vous montrer tels que vous êtes au public qui n’a de parti pris pour personne. Vous maudissez l’esprit d’examen et de révolte qui nous travaille. Si vous voulez le faire disparaître, ne semez plus de victimes ; elles produisent des philosophes. Et la vendetta humaine est plus tenace que la vendetta corse.

Les morts ne sont pas morts. Les morts ne sont pas loin ; ils ne sont pas dans un autre monde.

***

Si vous osiez regarder en arrière sur votre chemin pavé de têtes, vous verriez que vous devenez tous les jours plus faibles et que la guillotine elle-même est une institution philanthropique. Oui, ce fut un bien grand philanthrope que ce bon docteur Guillotin ! c’est une jolie machine que la sienne, bien douce, bien reluisante et bien affilée ! Cela ne vous donne-t-il pas envie ? Et dire qu’il y a des gens dont la cervelle recherche jour et nuit le moyen le plus agréable pour faire sauter celle de leur prochain ! Au fait, cet homme était un médecin distingué, — traduisez un menuisier habile ; — comme tel, il n’appartenait qu’à lui d’imaginer et d’essayer un coupe-tête humanitaire. J’ai beau frotter mes yeux, je ne saurais y trouver une larme pour désaltérer cet affreux charlatan qui brûle en enfer. Je me sens des entrailles de chat-tigre pour tout homme qui désorganise scientifiquement la vie des hommes.

***

Vous juges, et vous, bourreaux, écoutez ce que dira la postérité :

« Le glaive des tribunaux ne frappe que les juges ; le sang de la guillotine ne rejaillit que sur les bourreaux. Leurs hautes-œuvres sont de sales tueries ; toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver leurs souillures. Car ils ont immolé des hécatombes humaines ; car on a trouvé dans les pans de leurs robes les têtes mutilées des plus nobles mortels.

» Un jour ils défièrent un homme du peuple qui s’appelait Montcharmont. Ils le traquèrent avec leurs gendarmes ; et cet homme tua leurs gendarmes. Alors ils violèrent l’asile que cet homme avait trouvé dans un pays voisin ; ils le ramenèrent en France, le traînèrent devant leurs tribunaux, le chargèrent de chaînes, le firent tondre par des valets de potence, le promenèrent parmi la foule avide de sang, le livrèrent à trois bourreaux, qui le vendirent aux carabins, qui le remirent enfin à la Mort. Jamais procès ne fut plus glorieux ; jamais homme ne fut mené à la croix par un chemin plus long ! Seul contre un appareil formidable, seul contre des lois de sang, seul contre une société sans cœur, seul dans sa défense, seul dans sa lutte au seuil de l’éternité, seul dans sa vie, seul dans sa mort, jamais homme ne fut plus grand que celui-là ! Respectez la mémoire du grand chasseur devant l’Éternel !

» Promenez-vous par les rues des villes, fouillez les maisons, montez sur les tours, appelez sur les places publiques ; — et trouvez un seul homme capable d’un pareil héroïsme. S’ils avaient été cinquante comme lui sur le sol d’Europe, la trompe des révolutions aurait retenti bien plus tôt. Mais les chefs des partis ressemblent à des paons bien repus, ils se font voir et se rengorgent pour qu’on les admire ; ils font l’amour avec les prostituées et la Révolution dans les antichambres. Et quand ils voient mourir un homme comme Montcharmont pour la liberté de tous, ils le condamnent, eux aussi, dans leurs tribunaux d’honneur, ils l’insultent et le renient. Cela s’est vu, cela se voit tous les jours ; les tribuns comme les gouvernements se croient le droit de sanctifier et de flétrir. »

***

Voici ce que lira la postérité dans un journal du temps, un journal belge ; car les journaux français n’avaient pas même la permission d’enregistrer les agonies des morts : *1

» Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler du trop fameux Montcharmont, braconnier de l’arrondissement d’Autun, condamné aux dernières assises de Saône-et-Loire, à la peine capitale, pour avoir donné la mort à deux agents de la force publique. C’était hier le jour marqué pour son exécution.

» De bonne heure, une foule immense se pressait aux abords du lieu fatal. Le condamné, extrait à six heures de sa prison, non sans une vive résistance de sa part, est amené sur l’ignoble charrette jusqu’aux pieds de l’échafaud.

» À la vue de l’instrument du supplice, il pousse des cris affreux ; sa voix n’a plus rien d’humain. La peur de la mort2 centuple ses forces d’Hercule. Une lutte s’engage entre lui et ses bourreaux, qui tentent en vain de lui faire franchir les degrés de l’échafaud.

» Dans cet affreux et indescriptible conflit d’un homme lié et garrotté qu’on mène à la mort contre deux autres, maîtres de tous leurs mouvements et exercés dans la pratique de leur hideuse profession, une marche de l’échelle se déplace, un vide se fait et le condamné vient, pour ainsi dire, s’incruster dans le bois, appuyé de ses pieds nus à l’un des montants et de ses robustes épaules à l’autre montant.

» D’une part, celui qui doit mourir tient bon et remplit la place de ses cris devenus sauvages de douleur et d’effroi ; de l’autre, les deux exécuteurs font des efforts inouïs, désespérés, pour soulever cette barre de chair et d’os, qui résiste et semble à chaque secousse s’enfoncer plus avant dans les deux ais parallèles.

» Et ces trois êtres demeurèrent ainsi soudés les uns aux autres, mêlant leur sueur et leur sang, pendant cinquante-cinq minutes, sous les yeux de la foule pétrifiée d’horreur et d’épouvante.

» Tout, jusqu’à la police, refusa son concours aux exécuteurs à bout de moyens et de forces.

» Cette monstruosité, sans nom jusqu’ici, ne pouvait se prolonger davantage sans danger pour la tranquillité publique. On le sentit, et le patient fut ramené dans son cachot pour n’en ressortir qu’à l’arrivée de l’exécuteur de Dijon que le procureur de la République venait de mander en toute hâte.

» On frémit en songeant à ce que ce malheureux dut endurer de tortures inimaginables dans les longues heures qui s’écoulèrent entre cette première exécution et la seconde.

» À cinq heures du soir, tout étant prêt et les précautions bien prises, la justice humaine fut enfin satisfaite.

(Réforme DE VERVIERS.)

***

Celui qui fut seul dans l’ignominie, sera seul dans la gloire.

Un jour un homme du peuple montera sur un trône élevé. Et il dira aux autres hommes: « Je suis celui que vous avez mis plus bas que les vers qui rampent. » Et il dira aux démocrates : « Je suis celui que vous avez renié dans son infamie, et qui vous renie dans sa puissance. »

Il s’avancera vers les palais de justice, et les fera crouler sur leurs colonnes. Il s’avancera vers les juges et les secouera sur leurs sièges ; et les juges seront frappés de mort. Il s’avancera vers la potence et la fera tomber en la touchant du pied. Il saisira le bourreau à la gorge, lui arrachera la tête, et la présentant au peuple il s’écriera : « Sa tête pour la mienne. » Et le peuple tremblera sous lui. Et il criera aux hommes : « Troupeau d’esclaves, tremblais-je quand on m’exécutait devant vous ? tremblais-je quand j’entendais vociférer: Tuer un homme est un crime ; tuer un gendarme est sept fois un crime ; mais tuer deux gendarmes, c’est soixante-dix-sept fois un crime ? Tremblais-je quand pas un de vos bras ne se levait pour me défendre ? Tremblais-je quand mon cœur battait seul sur le monde engourdi ? »

Puis il se rendra dans les asiles des morts ; il descellera les tombeaux, et retirant de la terre les os des condamnés et les os des juges ; il les laissera blanchir à la pluie et au soleil. Ensuite il en fera deux tas : dans l’un seront les os des juges, et dans l’autre ceux des condamnés. Puis il dira : « Les squelettes des condamnés sont privés de leurs têtes ; pour la dernière fois je laisserai la vengeance libre parmi les hommes : il me faut autant de têtes de juges que de squelettes de condamnés. Malheur à ceux qui ont prononcé des sentences capitales ! Malheur aux avocats qui se sont rendus leurs complices en plaidant ! Pas un homme n’a droit de juger et de condamner ! »

Et les hommes d’alors verront un accouplement horrible : des têtes fraîches de juges grimaçant sur des squelettes de suppliciés. Et l’homme tout-puissant dira : « Voilà ce que vaut votre justice, voilà ce que vaut votre peine de mort ! Ne dérobez plus, et vous ne serez plus dérobés ; supprimez le monopole de la propriété, et vous n’aurez plus besoin du monopole des tribunaux ; que vos contrats respectent le droit de chacun, et chacun respecter vos contrats. Ne jugez plus et vous ne serez plus jugés. Le supplice de ces tourmenteurs sera le plus atroce, mais le dernier de tous. Après cela, le premier homme qui voudrait se rendre l’arbitre de la liberté et du travail des autres, je le tuerais de ma main, car tôt ou tard cet homme deviendrait ainsi l’arbitre de la vie des autres. »

Vous juges, et vous bourreaux, voilà ce qui se passera dans l’avenir. Montcharmont reviendra maître sur la terre, et vous vous retrouverez face à face avec lui : l’enfer ne vous en délivrera pas.

Tenez, vous dites qu’il est mort, mais vous ne le croyez point. Vous qui voyez le brin d’herbe et le nuage de fumée repris par le mouvement transformateur, vous qui croyez à l’immortalité de l’âme et la mission de l’homme sur la terre, vous dont les corps pourris ne sont point perdus pour les vers, vous savez bien que des âmes ainsi trempées ne s’égarent point. Montcharmont a commencé par vos gendarmes ; plus tard il vous tuera, vous, votre justice, votre police, vos exécutions et toutes vos autorités divines et terrestres !

Alors les hommes heureux se demanderont qui donc avait inventé ce mot d’autorité ? qui donc faisait croire à la nécessité du gouvernement ? qui donc ordonnait du poison pour entretenir la maladie ? Et ils reconnaîtront qu’il n’est plus besoin ni de médecine, ni d’autel, ni de tribunal, ni des charlatans, des empoisonneurs, et des escamoteurs de têtes qui en vivent.

Ainsi soit-il !

***

Juges, ne dites plus que vous jugez, dites que vous vous vengez. Quand vous annoncez que la justice des hommes est satisfaite, nous ne savons pas bien si ce ne sont pas des crimes que vous commettez en notre nom. L’opinion publique est contre vous qui faites les duellistes à froid. Et l’opinion publique, dégagée de l’influence des partis, des entraves de la tradition et des impatiences de l’avenir représente l’humanité dans la continuation des temps et dans la confusion des diverses fractions sociales. L’opinion publique se trompe rarement quand les ambitieux ne l’égarent pas. Songez-y.

En remontant à l’origine du mal, nous trouvons qu’il y eut des âges primitifs où les hommes vivaient en paix parce qu’ils étaient libres et que leurs rapports étaient conformes à l’équité. Tous furent également coupables en sortant de cet état, ceux qui confisquèrent les droits naturels des autres, et ceux qui se les laissèrent enlever. Mais les agresseurs furent bien évidemment ceux qui séparèrent le champ qui leur convenait du territoire commun, et qui s’arrogèrent le droit de faire travailler les dépossédés et de les juger selon les lois qu’ils établirent. Ils furent la souche des propriétaires, des gouvernants et des juges d’aujourd’hui. Si ceux-ci ont hérité de leurs privilèges, ils ont aussi hérité des vengeances que ces privilèges suscitent. Abel fut un privilégié. Il succomba par une juste vengeance. Les meurtriers de tous les temps ne sont pas plus coupables que Caïn ; ils se vengent et l’on se venge sur eux. Avec toutes nos prétentions de réformes timides, nous ne sommes rien de plus que les témoins d’un duel. Tant que la faute primitive, qui est l’expropriation générale pour cause d’utilité privée, ne sera pas réparée, le duel continuera. Et ceux qui revendiquent ont cet avantage sur ceux qui détiennent, qu’ils tendent vers la justice.

De même que la médecine est une conséquence de la maladie, aussi déplorable que la maladie elle-même, de même la procédure est une conséquence du vol. Et le vol comme la maladie sévit parmi nous dès qu’un homme put donner des ordres aux autres, et qu’il fut obéi par eux.

Un individu n’assassine pas pour le plaisir d’assassiner ; s’il tue c’est qu’on l’a tué lui-même. Le régicide tue le roi, parce que le roi l’a tué dans sa liberté ; l’amant tue le mari, parce que le mari l’a tué dans son amour ; l’émeutier tue le gouvernement, parce que le gouvernement l’a tué dans son droit de vivre ; le braconnier tue les gardes, parce que les gardes l’ont tué dans son droit de chasse. Pour généraliser, la minorité tue la majorité, parce que la majorité l’a étouffée et l’a privée de tout ce qui est nécessaire pour vivre.

Je ne fais pas d’exception pour ces horribles fous comme Papavoine et Lacenaire, qui trouvent leur volupté à tuer des enfants. Dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, les monstres sont les produits des races dégénérées. L’alliance sociale civilisée produisant l’Injustice, l’alliance conjugale civilisée doit produire la Monstruosité. Que peut-il se former, sinon des monstres, dans les entrailles d’êtres qui souffrent comme nous et qui doublent leur souffrance par le mariage ? La majorité fait endurer la faim et le mépris aux parents, les enfants les vengent plus tard par la soif du sang et la barbarie. Car les deux fléaux se sont développés avec les années ; la faim s’est convertie en soif, et le mépris en cruauté. Exigerait-on, par hasard, des parents que la société fait mourir, qu’ils apprissent à leurs enfants à chérir cette société ? Exigerait-on de ceux à qui l’on a refusé toute instruction, qu’ils donnassent à leurs enfants des leçons de tolérance et de charité ? Des organisations aussi remarquablement féroces que celles de Lacenaire et de Papavoine ont été conçues par la Misère et élevées par la Vengeance ; elles sont les expressions puissantielles de ces couples déshérités mais rebelles qui subissent l’injustice sans l’accepter jamais ; ce sont des instruments de justice. Je suis convaincu qu’on trouverait cela si l’on remontait dans la généalogie des grands assassins.

Je n’accepte pas davantage les distinctions fausses que créent l’hypocrisie, l’ignorance ou la peur. Comme je repousse toute différence entre l’ordre politique et l’ordre social, je ne reconnais aussi qu’une sorte de crimes, qu’ils aient pour causes des motifs politiques ou des motifs particuliers. Si c’est un crime du tuer un homme, c’est aussi bien un crime de tuer un roi ; si c’est un crime de troubler l’ordre d’une famille, ç’en est également uu de troubler l’ordre d’une société. Je déclare aussi courageux, aussi logique, aussi méritant, le fermier qui assassine son propriétaire, que l’homme politique qui tue le premier des fonctionnaires. Les tribunaux ne font pas non plus de différence entre le crime de l’un et le crime de l’autre. Les tribunaux et moi nous sommes plus logiques que les républicains constitutionnels. Car il s’est trouvé en France, en 1848, un gouvernement provisoire républicain, assez peu généralisateur, assez ignorant des choses sociales, assez couard pour supprimer le dernier supplice en matière politique et le conserver dans la pénalité ordinaire. Ou reconnaissez qu’il y a toujours crime, quand le meurtre est prouvé, et que vous avez le droit de faire mourir dans tous ces cas-là ; — ou reconnaissez qu’il n’y a jamais crime, et que jamais vous ne pouvez faire mourir. La question n’est susceptible de division ni en criminalité, ni en philosophie.

La science sociale est un arbre dont toutes les autres sciences sont les efflorescences, et les parties d’un arbre ne peuvent pas vivre détachées de l’ensemble. L’ordre politique est l’expression de l’ordre social ; en est-il indépendant pour cela ? Pour mettre plus en relief l’absurdité de cette distinction, peut-on dire : que la politique d’une société ne fasse pas partie de cette société ? Dit-on que la physionomie d’un homme ne soit pas de cet homme ?

Dans le corps humain, la maladie qui dure épargne-t-elle un seul organe ? De même si l’organisme social est malade, le système politique pourra-t-il être sain ? L’homme est un, sa vie est une, sa mort est une. Vous ne pouvez pas décapiter un homme politiquement, vous le décapitez, hélas ! très organiquement ; il n’y a pas deux façons de travailler un condamné ; demandez à M. Samson ? De même vous ne pouvez pas non plus décapiter la société politiquement, sans la faire mourir dans son organisme. Vous voyez bien que la nature réclame contre votre distinction. Reconnaissez donc, avec l’extrême minorité, que le crime n’est nulle part, où, avec l’extrême majorité, qu’il est partout. N’admettez plus de circonstances atténuantes ni de motifs politiques. Soyez des hommes libres, ou des procureurs du roi ; ne soyez pas des hommes conditionnels et provisoires.

Une autre preuve que ces délimitations sont impossibles, puériles, pleines de dangers et d’erreurs, c’est que le parti qui est au pouvoir les interprète au gré de ses mauvaises passions. Quand il veut la tète d’un homme politique en temps de république française, il la prend sans s’inquiéter le moins du monde de la constitution républicaine. L’assassinat du général Bréat fut-il un crime politique ou un crime ordinaire ? Dites-moi quelle était la tendance du gouvernement, et je vous répondrai sans avoir besoin de connaître les décrets qui régissent la matière. De quelle nature fut le crime de Montcharmont ? un crime ordinaire ; — car le gendarme est, par le corps, un homme comme nous ; — un crime politique ; — car, par l’uniforme, le gendarme est un esclave, ni plus ni moins que le roi. L’une et l’autre de ces opinions se soutient très facilement. Pour être bon procureur du roi, il suffit de parler beaucoup et de ne raisonner jamais.

Juges, ne dites plus que vous jugez, dites que vous vous vengez.

***

Non pas pour nous, mais pour vous, juges, aidez-nous à faire tomber l’arbre d’exécution !

Cet arbre étend ses racines sous nos pieds ; quand il y pend un fruit livide, ce fruit tombe et se pourrit sur la terre. Cet arbre n’a pas de feuillage ; les hommes ne peuvent se reposer sous son ombre.

Dans nos temps de vengeance, tant de partis fatiguent la balance de la justice qu’elle est devenue folle ; le glaive des lois s’ébrèche sur tant de tètes qu’il ne coupe plus, mais scie. Celui qui trône sur la guillotine n’est pas plus en sûreté que celui qui gémit sous le coutelas.

Non pas pour nous, mais pour vous, juges, aidez-nous à faire tomber l’arbre d’exécution !

La magistrature a son agréable côté, mais toute médaille a son revers. Il serait trop avantageux aussi de toujours bien vivre en faisant mourir les autres, d’être toujours honoré en déversant l’ignominie sur toutes les têtes. Ce serait un véritable paradis sur terre et les avenues du parquet regorgeraient de candidats. Mais les juges n’échappent pas plus aux vengeances qu’ils attisent que les médecins aux contagions qu’ils bravent. Tout passe sur la terre. La génération présente vous vénère ; qui sait le sort que vous réserve celle de demain ? Que deviendrez-vous dans l’humanité future ?

Non pas pour nous, mais pour vous, juges, aidez-nous à faire tomber l’arbre d’exécution !

Ne savez-vous pas que la foudre joue avec l’herbe des champs, mais qu’elle brise les grands arbres ? Dans les jours de révolte, ce ne sont pas les têtes des petits qui sont en danger de mort, mais les vôtres qui sont couvertes de toques rouges et qui attirent la rage des partis. Vous avez insulté, déshonoré, sali ; vous serez insultés, déshonorés, salis à votre tour : vous avez poussé des cris de mort contre les autres ; on poussera des cris de mort contre vous. Quel code vous protégera quand il n’y aura plus de codes ? Les enfants vous couvriront de boue et vous crieront : juges, faites respecter la sainteté de la magistrature. Les hommes du peuple jetteront bas votre chapeau et diront: juges, nous voulons vénérer vos cheveux blancs. Les femmes tremperont des chemises dans le sang, on vous les jettera sur le dos, on vous conduira en Grève, et l’on vous criera : juges, vous qui êtes savants, minutez votre sentence.

Non pas pour nous, mais pour vous, juges, aidez-nous à faire tomber l’arbre d’exécution !

Ils ne s’arrêteront pas ! La civilisation persévérera dans la violence par cela même qu’elle a conscience de son injustice. Voulez-vous qu’elle vienne vous faire l’aveu de ses fautes et qu’elle vous en demande l’absolution ? Voulez-vous que son gouvernement vous dise : j’abdique mes privilèges pour que l’humanité soit heureuse ? Quand donc a-t-on vu qu’un père confessât ses torts à son fils, un maître à son élève, un prêtre à un laïque, un agent de police à celui qu’il doit arrêter. Tous ces gens-là sont des gouvernants, et il y a un instinct de conservation aussi sûr dans le gouvernant que dans l’homme. Plus le pouvoir se sent menacé, plus sont formidables les appareils dont il s’entoure. C’est dans les temps de révolution, alors qu’elle est le plus honteuse de son rôle et le plus incertaine de son lendemain, que la magistrature déploie le plus de zèle et de terreur. Quelle justice voulez-vous attendre d’hommes qui n’ont guère qu’un estomac, une vanité et une place qui satisfait l’un et l’autre ? Ils ne s’arrêteront pas !

Non pas pour vous, mais pour nous, juges, ne faites pas tomber l’arbre d’exécution !

Arrosez-le de sang, le sang reproduit les libérateurs : graissez-le de chair humaine, il brûlera mieux quelque jour ; ne le faites pas réparer, l’acier fera plus de bruit en grinçant sur les têtes. Ne perdez pas haleine, entretenez les hommes dans une terreur salutaire. Animez-vous donc, il y va de votre vie ; ce n’est pas assez de parer, il faut porter des coups. Traquez des coupables, inventez-en ; il vous en faut. L’enthousiasme des Marchangy et des Fouquier-Tinville serait-il perdu parmi vous ? Vous êtes devenus mous, vous n’avez plus d’ambition, vos noms restent enfouis dans une déplorable obscurité. Il faut qu’ils deviennent célèbres afin que la haine du peuple se personnifie dans quelqu’un, car malheureusement, le peuple ne se prend de haine que contre les personnes.

Non pas pour vous, mais pour nous, juges, ne faites pas tomber l’arbre d’exécution !

Tuez régulièrement, quotidiennement, en grands seigneurs. Tuez-nous parce que nous ne vous saluons pas, parce que nous vous refusons le droit de jambage, parce que notre figure vous déplaît. Tuez-nous sur complicité morale, parce que cela vous convient, pour prendre des bains de sang. Voilà qui est vraiment noble, voilà qui est tuer par l’amour de l’art, voilà qui montre votre haut pouvoir, et qui rend le peuple furieux ! Allons ! défiez la foule. Les Jeffery et les Hébert étaient des artistes, vous n’êtes plus que des meurt-de-faim.

Non pas pour vous, mais pour nous, juges, ne faites point tomber l’arbre d’exécution !

***

« Le méchant poursuit ordinairement l’affligé, mais sa violence lui descendra sur le sommet. Sélah ! »

Juges, quand le gouvernement remet entre vos mains, pour être jugés et condamnés des hommes tels que Barès et Montcharmont ; — quand vous vous permettez de les torturer par un ton d’autorité et une arrogance de manières que rien ne justifie ; — quand vous êtes outrecuidants, tracassiers, discuteurs, emportés à froid ; — quand ils sont beaux, hardis, sobres de paroles, rayonnants de fierté ; — quand ils vous crient : « Scalpez-nous, nous ne nous abaisserons pas à nous défendre ; » — quand vous plaidez pour accroître votre réputation, et qu’ils combattent pour conserver leurs têtes :

Pour qui est la gloire ? Ce n’est pas pour vous. Et pour qui la honte ! Ce n’est pas pour eux.

Pour qui l’auditoire ? Pour eux. Pour qui la Force publique et le greffier crasseux ? Pour vous.

Pour qui les espérances du public ? Pour eux. Pour qui celle du bourreau ? Pour vous.

Qui est vain dans sa lâcheté ? Vous. Qui est simple dans son héroïsme ? Eux.

À qui le cœur des femmes aimantes ? À eux. À qui celui des femmes vendues ? À vous.

Pour qui le bras des hommes libres ? Pour eux. Pour qui le gourdin des assommeurs ? Pour vous.

Qui est obligé d’étouffer les manifestations publiques ; qui déploie la force pour faire respecter la justice ? Qui craint la lumière, l’éloquence inspirée, les vrais témoignages ? Qui viole les droits de la défense ? Qui insulte et massacre impunément ?

Qui tire la ficelle ? Le bourreau : — c’est l’affaire d’une seconde. — Qui la tresse, la passe, la repasse autour du cou ? Qui graisse la machine, qui fait reluire le crime et le couteau ? Qui fait la toilette du condamné ? Qui le montre au public pendant des mois entiers ? Qui le tire par la tête, qui l’écartèle ? Qui s’indigne sur son siège, protégé par un piquet de troupes, par la figure révolutionnaire du Christ, ô profanation ! et trop souvent, par le silence du peuple ? Qui passe des années à apprendre ce métier-là ? Vous, juges, que des milliers de mères et d’enfants poursuivent de leurs cris vengeurs, vous à qui revient la responsabilité de tout le sang répandu.

Et que faites-vous ainsi ? Rien de plus que n’aurait fait la mort quelques jours plus tard. Vous livrez un corps à la transformation physique et une âme à la transformation morale ; vous leur donnez la force en les replongeant dans l’universel chaos. Mais vous ne tuez de l’homme ni la matière, ni l’idée, éternels levains de revendication.

« Le méchant poursuit ordinairement l’affligé, mais sa violence lui descendra sur le sommet. Sélah ! »

***

C’est la loi de mourir.

Nous savons tous la place que nous occuperons sous la terre, et que nous y serons couchés de tout notre long, et que nous y dormirons tranquilles. Mais nous ne savons pas si nous reviendrons droits ou humiliés parmi les hommes, nous ignorons si nous aurons de grands domaines ou seulement assez d’espace pour nous mouvoir, si nous serons honorés ou persécutés, vainqueurs ou vaincus dans la lutte sociale.

Heureux ceux qui meurent pour la Justice et la Vérité !

Heureux ceux que la rage ou l’adulation des partis ne vont pas déterrer ! Heureux ceux qui sont restés maîtres d’eux-mêmes pendant leur vie ! Ils ne seront pas troublés dans leur mort.

Heureux toi, Montcharmont, qui secouas la poussière de tes souliers sur le seuil de notre société.

Heureux toi, qui mourus pour ta propre cause, qui t’armas, et tuas pour ce que tu crus juste, qui ne consultas personne pour le faire ! Tu fus un homme : nous ne sommes guère que des singes.

Heureux toi, esclave moderne, plus grand que Spartacus et plus grand que Louverture. Quand nos arrière neveux feuilleteront les pages de notre pauvre histoire, et qu’ils liront les grands noms de ces temps, ils souriront de dégoût. Mais ils s’arrêteront, pensifs, sur quelque relation ignorée qui rappellera les derniers moments du chasseur de Saône-et-Loire, et ils diront : celui-là fut véritablement le premier des hommes libres, et c’est de lui que date l’ère de l’émancipation individuelle !

Heureux toi, qui perdis la vie après avoir perdu la liberté. Je vous le dis en vérité, cet homme était un colosse au milieu de nous. Ce ne sont pas de pareils rebelles que les majorités laissent vivre ; ils sont trop droits pour ne pas attirer les regards de la foule et pour ne pas faire naître en elle le désir de se relever. Montcharmont vivant eût été un modèle pour les opprimés, un remords pour les oppresseurs, une continuelle provocation. Cet homme avait donné un trop grand exemple ; il fallait qu’il mourût. On crut le faire oublier en le coupant en deux ; on crut salir sa mémoire en faisant chanter son arrêt par les crieurs publics ; on crut l’amoindrir en le raccourcissant.

Ombre glorieuse ! pourquoi ta pensée me poursuit-elle ? Pourquoi, de tous mes contemporains, ne puis-je admirer que toi ? Pourquoi, de toutes les révoltes qui nous agitent depuis tantôt six ans, la tienne seule me parait-elle s’élever à la hauteur d’une 238 Révolution ? Pourquoi, dans cette mer rouge qu’alimentèrent tant d’autres veines, vais-je toujours cherchant quelque strie de ton sang ?

Pressentiments sinistres, images de mort, que me voulez-vous ? Je ne puis plus entendre le chant de l’oiseau des clochers qui s’entretient avec les morts ; je ne puis plus voir, au milieu des escadrons, le cheval qui se cabre et mord, et que son maître égorge parce qu’il a mis le désordre dans les rangs. L’avenir me semble tendu d’un voile de deuil. Funestes apparitions, laissez-moi !

J’entends des voix d’enfants qui m’appellent doucement : « Les hommes, disent-elles, n’aiment pas ceux qui voient trop loin dans l’avenir et trop profondément dans leurs intrigues. Nul n’est prophète dans son pays, et toujours les prophètes ont été lapidés. C’est en vain que tu travailles, ta voix sera perdue dans le désert que ta fierté s’est créée au milieu des hommes. Laisse le temps balayer cette génération. Nous avons usé notre vie à la retenir sur le penchant de l’abîme ; il faut qu’elle y tombe et qu’elle y soit brisée. Cesse donc un travail inutile.

« Viens parmi nous, qui brillons de vigueur et qui grandissons parmi les enfants des générations prochaines. Dépouille le vieil homme, rejette loin de toi les études répugnantes, brise avec cette science décrépite.

« Hâte-toi de mourir, nous te recevrons, tu seras de nos jeux et de nos fêtes, tu développeras tes facultés par une éducation pleine d’attrait, tu connaîtras le bonheur dont tu peux à peine parler. Hâte-toi de mourir afin de prendre part, sous une nouvelle forme, aux grandes luttes que l’humanité prépare. »

Je connais ces voix ; elles ne viennent pas de ce petit monde. J’ai fréquenté dans celui-ci ceux qu’on répute les plus libres et les plus fiers, et j’ai trouvé qu’ils rampaient un peu plus habilement que les autres. Je me suis convaincu que leur amitié était mensonge ; leur dévouement, mensonge ; et qu’ils étaient beaucoup plus altérés de pouvoir que de liberté. Mes amis sont parmi les morts.

Et je réponds à leurs voix : « Morts que j’admire, mes jours sont comptés, je vous rejoindrai bientôt. La révolte en masse conduit à la condamnation en masse ; quand tant d’hommes répondent d’un crime, la mort n’atteint personne. J’ai déjà subi la condamnation en masse. — J’en suis maintenant à la révolte isolée qui amène la mort solitaire, la mort ignominieuse dont vous m’avez montré le chemin. Je n’ai pas à la rechercher, je n’ai pas à la fuir. Ma fierté est rebelle comme la force des gouvernements est logique. Et quand deux volontés aussi inflexibles se rencontrent, il jaillit ordinairement de leur choc un jet de sang.

« Je n’ignore pas que je porte en moi tous les signes des existences éphémères. J’aime la femme et l’enfant, deux êtres qui promettent la vie dans l’avenir, mais qui n’en jouissent pas dans le présent. Je m’épuise dans des songes de bonheur infini, dans l’immensité des contemplations futures. Tandis que les jouissances civilisées me laissent froid et que je ne me baisserais pas pour les ramasser, si elles étaient mises à mes pieds. Je n’appartiens pas à ce siècle ; je vis au milieu de lui, mais je ne suis mêlé à aucun de ses intérêts bornés ; je rêve l’amour plus beau, les femmes plus aimantes, les hommes plus libres. Ma vie d’ostracisme et de solitude n’est pas aussi pénible pour moi qu’elle le serait pour tout autre. Je suis mort civilement, mort à la joie, mort au bonheur ; mais je vis de cette mort.

La fièvre de la liberté et de l’amour me consumera sans que j’aie connu ni la liberté ni l’amour. Le démon de la poésie qui me tourmente m’entraînera sans que je sache rien de la poésie de l’avenir. Et je n’aurai d’autre ressource contre mes angoisses que de les observer et de les décrire. J’aurai entrevu la justice et l’ordre, mais ils tarderont trop à venir pour moi.

Qu’y faire ? L’homme est lancé contre les impressions de la vie comme la pierre plate contre les vagues ; il ne dépend pas de lui de modérer l’impression qu’il a reçue et de s’arrêter où il veut.

Heureux ceux qui meurent pour la Justice et la Vérité !

C’est la loi de mourir !

Malheureux ceux qui meurent dans les calculs de l’intérêt, ou les tortures de l’ambition !

La pente des gouffres est glissante sous les pieds des coupeurs de bourse et des voleurs de liberté. Qui oserait dire que les grandes fortunes commerciales et politiques ne soient pas dues à des crimes. Montesquieu appelle les coups d’État des crimes, Machiavel dit que ce sont des faits. Certaines gens nomment le baron Rothschild un banquier ; et d’autres, un voleur. Lui, se qualifie un philanthrope

Dès que la notion de justice n’est plus que relative, tous nos actes deviennent crimes ou bonnes œuvres, selon les gouvernements ou les préjugés qui dominent. Il en résulte, que les mains les plus rapprochées de la fortune sont aussi les plus rapprochées des chaînes, et que les têtes le plus près des couronnes sont aussi le plus près de l’échafaud.

Les banquiers, comme les voleurs, ont des succursales, des receleurs, des mots d’ordre ; ils ont formé une ligue contre le bien public. Les voleurs peuvent mourir honorés ; les banquiers peuvent mourir au bagne. Le banquier tue par l’usure ; le voleur, par le poignard. Le banquier attaque, le voleur ne fait que revendiquer. Le voleur est le bon larron.

« L’usurier fait pendre le filou. Les petits vices se voient à travers les guenilles. La pourpre et l’hermine cachent tout. Que le crime soit couvert d’or, et la redoutable lance de la justice, impuissante, se brisera dessus. Qu’il soit revêtu de haillons et, pour le percer de part en part, il suffira d’une paille aux mains d’un pygmée. Il n’est pas de crimes, vous dis-je, il n’en est pas un seul ; je les absous tous. » (Shakespeare. — Le Roi Lear.)

Les têtes royales et les têtes condamnées portent des insignes qui les font reconnaître, un voile noir ou une couronne d’or. Les rois et les condamnés à mort sont gardés à vue ; ils attirent à eux seuls l’attention de la foule ; ils sortent précédés d’un piquet de troupes ; on crie chapeau bas ! sur leur passage. Les condamnés d’hier sont les rois d’aujourd’hui. Tout ambitieux doit faire bon marché de sa tête.

Les partis jouent avec les têtes des ambitieux comme avec des têtes de pavots ; et les ambitieux avec les bras des partis comme avec des bâtons de peuplier. Les honneurs et les biens que les hommes peuvent donner à leurs gouvernants valent-ils l’enjeu de la tête ? Je n’y sacrifierais pas la corne de mon ongle…

La société régnante conspire contre les chefs de partis ; les sociétés secrètes conspirent contre le roi. Lorsqu’ils sont vaincus, les chefs d’un gouvernement, comme les chefs d’une conspiration, sont condamnés à mort. Ils ont construit sur le sable, et leur édifice s’écroule. Ils ont compté sur les hommes pour les élever, et les hommes les abaissent ; ils se sont appuyés sur l’aile de la tempête, et l’aile de la tempête les a dispersés. Vous croyez jouer avec les factions, vous jouez avec vos têtes ; vous abattez celles des autres : attendez-vous à voir tomber les vôtres.

C’est la loi de mourir.

Malheureux ceux qui meurent dans les calculs de l’intérêt et les tortures de l’ambition !

***

« Les hommes déshérités sont les enfants de la révolte. Si nous nous trompons en leur coupant la tête, nous les réhabilitons ; de quoi se plaignent-ils ? » Ainsi disent les juges dans les pays exceptionnels où ils veulent bien accorder la réhabilitation.

Et qu’est-ce donc que réhabiliter ? Est-ce rendre l’honneur ? Est-ce restituer le repos à une famille ? Est-ce refaire ce qu’aucune société ne peut refaire, la Vie, sur laquelle elle porte une main sacrilège ?

Non ; c’est déclarer simplement au public que par suite d’une erreur déplorable, la justice du pays a supprimé quelqu’un qui n’était pas coupable, qu’elle ne peut réparer cette perte, et qu’elle en fait sincèrement son acte de contrition. Ce qui n’empêche pas à la justice du pays de continuer à assassiner à tort et à travers. Octroyer la réhabilitation à l’ombre d’un exécuté, c’est préjuger que la société a retiré son estime à cet homme, alors qu’il n’y a que les tribunaux qui l’aient déclaré infâme.

Vraiment, je me sens pénétré d’admiration pour la justice séculière qui veut bien accorder la réhabilitation lorsque l’opinion publique et la menace directe la lui arrachent. On doit lui savoir gré d’avouer qu’elle a pu se tromper une fois, elle qui doit rester infaillible, quand même, et immaculée.

Pour avoir le droit de réhabiliter, il faudrait avoir celui de juger. Et qui donc, magistrats, vous a donné ce droit ? Est-ce la force ? Alors, c’est le butin d’un vol que vous gardez. — Est-ce le consentement universel ? Mais le consentement universel à l’esclavage, c’est la dénaturation de l’homme. Et l’homme ne consent jamais à son propre abaissement ; on le lui impose. Car dans tout contrat libre, chaque partie exige des garanties que vous n’avez point accordées au peuple. Et nul n’est tenu d’observer le contrat à la confection duquel il n’a pas eu part. — Est-ce l’occupation première ? Et si la race qui occupait la terre avant vous revenait, lui rendriez-vous la terre ? Et si les magistrats qui jugeaient sous le règne précédent réclamaient leurs sièges, leur rendriez-vous leurs sièges ? Je le répète, ni vous ni d’autres n’avez droit de juger. Homme libre, je n’accepte la sentence de personne, parce qu’elle implique la supériorité de celui qui la rend vis-à-vis de moi ; et que cet homme et moi nous sommes égaux en droits.

Vous vous êtes sacrés juges par force ou par ruse, subissez les conséquences de votre confiscation. Si vous abusez de la force, nous abuserons de la révolte : œil pour œil, dent pour dent, et morsure pour morsure. Nous vivons sous la loi des coups.

Je vous dis, moi, qui si vous aviez condamné à tort quelqu’un qui me fût cher, et qu’il vous prit fantaisie de le réhabiliter, je n’accepterais pas votre réhabilitation. Est-ce donc à vous qui vous reconnaissez coupables de meurtre de venir octroyer, comme juges, une réparation solennelle à la mémoire que vous avez flétrie ? J’estime que c’est à moi de vous poursuivre et d’exiger de vous telle réparation qu’il me conviendra, depuis votre tête jusqu’à votre humiliation.

Cela est de stricte justice civilisée. Que ceux qui s’arrogent le droit de décapiter en répondent sur leurs têtes. Cela n’est même pas de la justice sévère. Car vous êtes une compagnie de brigands privilégiée, patentée, héréditaire ; vous faites vos coups avec préméditation, complot, sous bonne escorte et sans crainte de représailles directes.

Sans attendre les réclamations de la voix publique, toujours trop lente à redresser les torts, je commencerais, tout seul et dès le prononcé du jugement, ma poursuite en peine de mort contre les magistrats qui l’ont rendu. Et comme il ne se trouverait aucun tribunal pour accueillir ma plainte, comme je ne reconnais à aucune réunion d’hommes le droit de juger, comme il ne peut être question que de vengeances dans une société héréditairement propriétaire, je me vengerais moi-même, comme je l’entendrais.

Alors, s’écrieront les bourgeois, notre ordre social est donc à la merci du premier misérable venu ?… Et si ce premier misérable venu est à la merci, lui, de votre ordre social, de votre sécurité et de votre propriété ? Et si votre ordre social, votre sécurité, votre propriété exigent que ce misérable soit dépouillé de sa part des biens communs, de ses droits naturels, de la vie même, il faut donc qu’il respecte tout cela ? Allons donc !

Oui, bourgeois, la lutte est engagée dans ces termes entre la société et l’individu. Oui, tout condamné a le droit de fusiller le premier juge venu, car tous les membres du très-illustre corps de la magistrature sont solidaires dans les conséquences de l’homicide légal. Nous faisons de la barbarie, vous faites de la civilisation ; je ne sais où est la plus grande cruauté, chez vous ou chez nous. Puisque vous voulez conserver vos privilèges, résignez-vous à la guerre et au duel dans lesquels les chances de mort sont égales pour les deux adversaires.

Ah ! vous êtes au-dessus de la nature humaine ; vous êtes infaillibles ; vous êtes prudents, jurisprudents, jurisconsultes, jurés, juges, arbitres, experts, dialecticiens, rhétoriciens, criminalistes, philanthropes, docteurs, professeurs, bacheliers, licenciés, huissiers, greffiers, gradés en droit ; sagesse des nations, oracles de Dieu ! Et vous ne vous trompez de rien moins que de la tête d’un homme ! Et le plus que vous puissiez faire pour réparer ce crime, c’est de réhabiliter l’homme condamné ! Réhabilitation, mais ce mot détruit toute votre justice. Ou vous condamnez justement toujours, et alors vous êtes réellement des juges, et vous ne devez de réparation à personne. Ou vous condamnez injustement quelquefois, et alors toutes vos sentences sont frappées de nullité, et vous n’êtes rien que des assassins, et vous êtes exposés aux coups de toutes les fureurs.

Rappelez-vous que la vengeance est au moins aussi chère aux hommes qu’aux Dieux.

Extrait de Jours d’Exil, Première partie (1849-1851), Stock (Paris), 1910, p.310 – p.368

1 * [Erreur de l’auteur; v. le récit de La Révolution de 1848 (journal de Chalon-sur-Saône), réimprimé dans L’Union républicaine d’Auxerre, 21 mai 1851. — M. N.]

2 Croyez-vous que Montcharmont ait eu peur de la mort ?

II

Charles Fourier écrit quelque part : « On peut juger très exactement du degré de civilisation d’une société par la situation qu’elle fait aux femmes. «

Oh ! que dira l’Avenir de cette nôtre civilisation très catholique, quand dépouillant le procès de Marie Capelle, il verra toute une société liguée contre une femme malade, quand les sombres échos du dix-neuvième siècle, évoqués par lui, répéteront ces cris de féroce et lâche vengeance : « K’ss ! k’ss ! Hurlez limiers ! Mordez ! — Anathème ! Torture ! Malédiction ! Persécution ! Folie ! Mort sur Marie Capelle l’empoisonneuse !… » Que dira l’Avenir ?

Sera-ce cette Société, sa justice, ses lois, sa science, sa famille, son gouvernement, sa religion, ses prisons et ses peines qu’il absoudra, l’Avenir, le grand Réparateur ? Sera-ce son héroïsme qu’il célébrera dans ses chants ? Ne sera-ce pas plutôt le bon droit et le courage de Marie Capelle, sa grande victime ?

Je veux devancer le jugement de la postérité :

L’Avenir t’exécutera, Société du Monopole ! — Toi qui respectes et pratiques la monstrueuse loi du mariage à vie ! Toi qui places pour toujours la femme sous la dépendance de l’homme ! Toi qui la dépouilles à jamais de tout droit civil et politique, de toutes ressources, de toute profession ; qui lui retires jusqu’à son nom, et l’abandonnes déshéritée, seule, palpitante, au milieu d’un monde qui demande impitoyablement la mort du faible !

Toi qui la rives par les chaînes de l’intérêt aux flancs, au sort, aux caprices de son seigneur et maître ! Toi qui lui imposes comme devoirs toutes les volontés de son mari, qui la flétris quand elle fait un faux pas, et célèbres cependant la gloire de l’homme qui la trompe ! Toi qui lui retires enfin jusqu’à la direction, jusqu’à la possession des enfants de son amour !

Rutilant Avenir, roule, emporte, dévore cette Société dans tes vagues de feu ! — Hallali ! !

L’avenir vous punira, vous les hommes, les tyrans qui avez fait cette loi si parfaitement à votre image : sans délicatesse, sans amour et sans justice ; qui l’avez rédigée tout en votre faveur : lâche, oppressive à la femme, infaillible, irrévocable, indiscutable, irrévisible ; insulte à la nature, opprobre à l’humanité ! — Vous ignorants, insensibles, qui par la voix de vos assemblées, de vos conciles, de vos prêtres et de vos discoureurs, avez osé déclarer que la femme, la divine femme, est d’une nature inférieure à la vôtre, d’argile plus grossière, d’essence moins éthérée ! — Vous brutes, qui cherchez à la convaincre qu’elle est mise au monde pour vous soigner avec zèle, vous servir avec obéissance, et vous frictionner avec amour, quand le cœur vous en dit ! — Vous ignobles, cupides, qui la vendez comme votre esclave ou votre domaine ! Vous lâches, qui l’enfermez, l’enchaînez, la déformez, la mutilez, la bâillonnez, l’annihilez, la répudiez, la souffletiez, la battez de mille coups, la lapidez de mille pierres, la torturez de mille tortures ! — Vous traîtres, imposteurs, qui la trompez, la séduisez, la violez, et l’entraînez, pantelante, au gouffre de misère et de déshonneur ! — Vous grossiers jouisseurs qui vous en servez comme d’un instrument de luxure, et ne lui laissez que ses yeux pour pleurer vos crimes ! — Vous sages, et savants, et sensés, et galants, et Frrrançais qui la tenez en tutelle à perpétuité !

Profonds législateurs, beaux docteurs de la loi, charmants diseurs de riens, aimables défenseurs de la Famille et de la Prostitution, de la Propriété et du Droit du Seigneur-mari, avocats et procureurs de mauvaises causes, huissiers et recors, faiseurs de tous métiers, gâte-sauces et ministres, ambitieux dégommés, valets à beaux floquarts, fines écharpes, et frais rubans d’honneur : très moral Baroche, chevaleresque Thiers, et vous, illustres Martin du Nord, Teste et consorts, bons petits pères, époux modèles, honnêtes gens, grands exemples, pauvres saints de paradis, braves gars… misérables histrions… arrière ! Oh ! ne défendez plus la famille, ne la défendez plus ! !…

Rutilant Avenir, roule, emporte, dévore les hommes d’à-présent dans tes vagues de feu ! — Hallali ! !

[…]

Je suppose un instant que je sois juré et que je me reconnaisse la faculté de condamner ou d’absoudre quelqu’un1.

Je suppose de plus qu’il me soit prouvé d’une manière irréfutable que madame Lafarge ait empoisonné son mari !

….. Que vais-je faire ?

Je me prononce et dis : j’acquitte cette femme ; elle n’est pas coupable ; elle a frappé suivant son droit ; elle a bien fait, elle a courageusement fait. Car je ne reconnais qu’un droit, celui de vivre. Et Marie Capelle ne l’avait pas.

Qu’on ne vienne pas me dire qu’on lui donnait à boire et à manger à discrétion, chevaux et voitures, colifichets, toilettes et bonbons. Et son âme de feu, répondrais-je, se repaissait-elle de tout cela. Quel confident, quel ami, quel amant lui restaient, à sa pauvre âme ? Pouvait-elle étreindre la Loi, l’embrasser, lui sourire, s’épancher en elle, lui murmurer d’amour, répéter ses soupirs, boire ses pleurs ?2

Ah je comprends que les dames comme il faut, c’est-à-dire sans cœur, sans intelligence, sans tendresse, puissent tenir dans la prison du mariage d’intérêt ! Mais une femme qui, d’un seul baiser, d’un regard, d’une parole, pouvait dévorer l’âme d’un homme, une femme qui n’était que par le cœur, une pareille femme, je le soutiens, était privée de son droit de vivre par son accolement à M. Lafarge.

Qu’on ne vienne pas me chanter la défaite ordinaire du laissez-faire, laissez-marier : « au bout du compte, personne ne la forçait d’épouser M. Lafarge, et dès qu’elle l’avait pris, il fallait le garder. »

Car je répondrais : tout le monde la contraignait à cette alliance. La Civilisation est coupable au premier chef des unions disproportionnées que forcent ses intérêts iniques ; elle en est promotrice. Les parents ne sont que ses complices ou ses entremetteurs, les roues obéissantes d’un engrenage infâme. C’est à la société du Monopole que revient la responsabilité des divisions, déchirements, adultères, duels, empoisonnements, assassinats et crimes de toute sorte qui résultent du mariage-spéculation. Et sept fois plus lâche que coupable se montre-t-elle encore quand elle rejette tout l’odieux de ses trafics sur de pauvres jeunes filles que leur familles traînent, moitié par force et moitié par ruse, sur la place où se marchandent, sous étiquettes menteuses, toutes les cupidités du siècle !

Quant à l’épousailleur qui, sans jeunesse, sans beauté, sans talent, pousse au marché et se fait sans crainte exécuteur du complot, c’est à ses risques et périls. Qui casse les verres, les paie : cette maxime et trop strictement juste pour être consolante aux hommes d’aujourd’hui. — Ah ! tripoteurs d’affaires, vous voulez des fiancées jeunes, jolies et intelligentes à l’avenant ! Et vous croyez leur faire beaucoup d’honneur en les admettant à partager votre couche aux rideaux jaunes ! Et vous ne doutez pas de vous ! Et vous ne sauriez imaginer qu’une femme pût être malheureuse avec des rentes ! Oh mais, c’est pain béni que de vous empoisonner l’estomac et le cœur ! Et j’en rirai longtemps, je vous jure, à gorge déployée !

Je dis encore : lâche est la victime qui demeure dans de pareils liens, qui consent à vivre tous les jours de sa vie, malheureuse, hypocrite, mendiante, trompeuse, prostituée publiquement, légalement, à perpétuité. Quand une femme de cœur s’est dit une bonne fois : « je ne puis plus exister ainsi ; ma situation torture horriblement mon esprit et mon âme ; »…. quand elle s’est dit cela — et combien l’ont dit plus souvent que madame Lafarge ! — … quand elle s’est dit cela, elle s’est irrévocablement placée entre le Suicide et l’Homicide. — Mourir ou faire mourir. — To be or not to be — That is the question !

That is the question ! — Car la loi, la société ne veulent rien faire pour l’épouse contre son maître. Et si elle leur demande satisfaction, elle n’aboutira qu’au dégradant scandale, aux sifflets, aux huées. — Car les femmes ne sont rien en civilisation que les souffre-douleurs du premier rustre venu. Et il n’est pas dans le caractère de toutes femmes de se résigner, tant qu’il plaît à ce rustre de vivre en les faisant mourir. Et si elle vient à désirer, à rêver la mort de ce rustre, nulle femme ne peut répondre qu’un beau jour, à bout de patience, repoussée de toutes parts, après quelque scène de désespoir, elle ne se fera pas justice de ses propres mains !

Moi, je soutiens que celle qui tue son mari est mille fois plus brave, franche, estimable, honnête et digne que celle qui le déshonore. Je soutiens qu’en enchaînant pour la vie deux êtres antipathiques, la loi ne leur permet d’échapper que par la mort à son joug hébétant. Le sanglant dilemme reste toujours posé : to be or not to be : — mourir ou faire mourir : — that is the question !

That is the question ! Vous ne pouvez y échapper, civilisés ! Et maintenant, qui de vous, plats-gueux, placé dans cette alternative cannibalesque, épargnerait les jours de son prochain bien-aimé ? Qui les épargnerait surtout quand ce prochain est laid, sale et bête, comme l’était M. Lafarge ? Pas un, je l’affirme, ne se suiciderait pour le sauver !

Extraits de Jours d’Exil, Troisième partie (1854-1855), Stock (Paris), 1911,. p.78- p.79 et p.130- p.134

1 En ce qui me touche, cette supposition est entièrement gratuite. Je n’ai pas besoin de dire que je nie ce droit à qui que ce soit, et dans tous les cas ; — que, suivant moi, ceux qui l’exercent se rendent complices de la violence des majorités ; — qu’ils le font à leurs risques et périls ; et qu’un jour ou l’autre terrible justice sera faite de tous les hommes atteints de la monomanie de juger les autres, — Je développerai ce paradoxe en son lieu.

2 La société a remplacé par la Loi la passion, le caprice, l’amour, la vie ! Elle en a fait un être animé et sensible. Ce n’est pas ma faute s’il me faut parler le langage des civilisés.

III

L’Avenir portera la hâche et la torche jusque dans les fondements des prisons ! — Ces oubliettes de la loi, ces cellules-tombes où les hommes enfouissent, vivants, les hommes leurs semblables !

Là, tout est solitude, silence, frayeur et froid. Ou si l’on entend des voix, ce sont celles de l’inquisiteur et de sa victime qui s’élèvent, tourmentées toutes deux, vers l’éternel tribunal du temps. Ainsi la flamme qui dévore et la cendre qu’elle emporte dans sa robe écarlate !

Le prisonnier est la chose de la loi, le jouet de la police ; aux mains du directeur et du geôlier, il est comme la souris entre les griffes du chat vorace !

Là, le plus libre heurte son front à quatre murs de pierre ; le plus aimant est séparé de tout ami ; le plus actif, retranché de la vie comme un membre inutile. Là, le plus robuste manque d’air, d’espace et de pain ; la vue des eaux, des cieux, des plaines et des montagnes y est interdite au poète. Là, le plus grand doit courber sa taille sous la porte d’entrée ; là, le plus noble voit son flanc saigner sous des piqûres d’épingle… Jamais Prométhée n’a tant souffert !

Là, tout est interprété, mouchardé, surpris, incriminé : les pas, les soupirs, la toux, le regard, le geste, la parole, le sommeil, le délire et le rêve. Les larmes brûlantes mouillent la poussière, oxydent les verroux, tombent sur la pierre et la réchauffent encore ; mais jamais elles ne ramollirent le cœur calleux d’un guichetier.

C’est là qu’on est à double vue gardé, renfermé sous triple serrure, rivé à quadruple chaîne, à quintuple grille isolé. C’est là qu’on décachette vos lettres, qu’on fouille vos amis, votre femme ; qu’on analyse les aliments, l’eau, la potion qui doit vous guérir, la plume et le papier qui traduisent vos pensées.

C’est là qu’on insulte, qu’on trahit, qu’on vend et revend le malheur ; là qu’on fait saigner sans merci toutes les cicatrices. C’est là qu’il faut respirer le même air que les plus ignobles de la police ; là que le premier élu parmi les ignorants et les lâches a le pouvoir d’interroger, de réprimander, de punir les plus intelligents et les plus fiers des hommes.

L’autorité sait bien choisir les tortureurs des prisons. Elle les prend au milieu des renégats politiques et des forçats libérés. Elle ne cherche pas à tenter ceux qu’elle sait capables de revendications courageuses, mais elle entoure les mauvais larrons dont elle a pesé les haines, mesuré les crocs, goûté la bile amère. Elle ne tend pas ses pièges sur le passage des loups qui veulent rester maigres, mais sur celui des molosses qui demandent à prendre du ventre et flairent un maître en aboyant.

Ceux qui ont gagné leurs éperons dans l’accomplissement des œuvres les plus basses, ceux qui ont ramassé dans le fumier les décorations que le pouvoir y sème, ceux dont le front ne rougit plus, ceux qui ont traîné tous les oripeaux de l’infamie, ceux dont l’âme est morte jurant, conjurant, parjurant, suppliant, trahissant… tous ceux-là sont les très moraux anges gardiens des prisons !

Variées à l’infini sont les tortures des damnés dans les fosses communes que leur creusent les griffes de la Justice. Oh que tout le monde gouvernemental a bien plus d’imagination que Dante quand il s’agit de faire souffrir !

….. Le premier supplice dont on essaie, c’est la dégradante promiscuité de la chambrée. Là sont entassés dix ou quinze hommes dont les haleines se raréfient, dont les mouvements se gênent, dont les caractères, les opinions et les tendances se déchirent constamment. Tout est bien calculé pour diviser les âmes en comprimant les corps.

Afin que le très moral et très paternel pouvoir puisse dire aux bourgeois imbéciles : « Voyez comme ils s’aiment ! Ce sont eux cependant qui vous prêchent la scieace sociale et la fraternité ! Que feraient-ils si nous les laissions déchaînés au milieu des sociétés paisibles ? » Et les bourgeois s’épanouissent d’allégresse, comme des potirons au soleil : « Vive la République ! Vivent les frères et amis ! » crient-ils en se frottant les mains.

— Ah misérables, ignorants et lâches, dont la pensée ne s’arrêta jamais sur une question d’honneur, de dignité, de conscience, de liberté, d’histoire, d’harmonie, d’avenir ! Vous ne savez donc pas que l’Idée progesse en déchirant le sein de qui la porte ? Vous ignorez donc que les apôtres de toute révélation ne furent jamais d’accord ? Ne pourrez-vous enfin comprendre que s’ils se fussent montrés satisfaits, unanimes, comme vous l’êtes toujours, leur pensée serait morte sur leurs lèvres florissantes ?

Vous vous étonnez qu’une société de prisonniers ou de proscrits, restreinte de nombre, monotone d’aspirations, privée d’occupations actives, décimée par la misère et les peines, soit forcément divisée ! Vous êtes surpris que des hommes qui ne sont plus libres que de leurs âmes, s’obstinent dans la religion de leurs âmes ! Ils y tiennent, eux, comme vous tenez à vos épargnes ; car leurs idées sont les semences qu’ils jettent aux vents de l’avenir, et vos épargnes sont les produits que vous ravissez à l’humanité dans les siècles des siècles.

Je voudrais voir un peu comment vous seriez d’accord en prison, vous qui cependant n’avez rien à nier dans le passé, rien à détruire dans le présent, rien, absolument rien à désirer dans l’avenir ; vous qui vivez, tranquilles, sur le respectable code de l’angélique Abel, le premier des curés, la souche féconde des propriétaires. Beau livre par ma foi, doré sur tranche, fermé d’argent, enrichi par Justinien et Napoléon-le-Corse, deux despotes glorieux pour quelque temps encore !

Mais que vais-je chercher midi à quatorze heures ? Je n’ai pas besoin de vous observer à Clichy pour me faire une idée de votre concorde, ô Civilisés très honnêtes ! Il est sur la terre qui le porte à regret, un édifice bien plus sombre, bien plus immoral, bien plus encombré que les prisons de criminels et de receleurs ; c’est la Bourse où l’on vous laisse libres, comme larrons en foire, pratiquant, trafiquant, tirant le plan des vols que protège la Loi. Oh qu’elles sont touchantes en vérité la probité-modèle, la douce aménité, la tout aimable association des frères et amis de l’Agio !… J’en pleure, mais c’est de rage. Et mon cœur se gonfle et pousse des flots de sang à mon cerveau ! —

… Quand les prisonniers résistent à cette première épreuve, épouvantable spécimen de communisme gouvernemental et moralisateur, on les verrouille hermétiquement dans une cellule où la Solitude est leur compagne, et le Cauchemar, leur camarade de nuit !

… Et quand ils résistent encore, on leur ravit la vue du nuage qui passe, la fraîche brise des matins et des soirs, la visite de l’oiseau chanteur, celle de la souris et de l’araignée qui consolaient les captifs de Plessis-les-Tours, de Chillon et de la Bastille. On envie les tristes lauriers d’Olivier-le-Daim d’exécrable mémoire, et du compère Tristan ! On est plus chacal, mais pas aussi renard que Louis XI, le vieux goutteux qui prenait du tabac !

… Et quand toutes ces tortures oe suffisent plus, on plonge les prisonniers dans des souterrains étroits, dans des boîtes de pierre, la tête dans les miasmes infects, les pieds dans leurs propres souillures, sans autre distraction que le bruit de leur cœur. — Ô Vengeance, Vengeance ! que je t’aime éveillée, rugissante, altérée, tout le long étendue, battant de ta queue tigrée les dalles des cachots ! !

… Et quand leur cœur parle encore, on les prive de nourriture, d’eau, de sommeil bienfaisant. On cherche à les dompter par les mêmes procédés qu’emploient contre les rois des déserts, devenus leurs esclaves, les misérables bateleurs de ménagerie. C’est alors que les gardiens se mettent en grand nombre pour les réduire ; il les saisissent au cou, serrent le nœud de leurs cravates, les étranglent, les frappent du pied et du poing, les étouffent sous leur poids de reptiles, ou les empoisonnent avec leur dard d’insectes venimeux. — Quand un homme libre a été froissé, mutilé de la sorte, dans sa personne et dans son honneur, il ne peut plus vivre que pour t’aimer. Vengeance la Belle, qui guéris les plaies des âmes mordues !

En prison, la plus grosse chaîne revient au plus indépendant ; la cellule, au plus sociable ; au plus méditateur, la promiscuité ; au plus studieux on défend le travail ; au plus aimant on interdit les visites de sa femme et de ses enfants.

Au contraire, pour les idiots, les traîtres et les lâches il y a de la viande, des vins et des liqueurs à gorger tous les soudards de France. La prison n’est indulgente qu’à celui qui marche sur sa dignité ; elle n’est favorable qu’à l’être qui devient sourd au cri de sa conscience, elle traite comme des animaux tous ceux qui se souviennent de leur dignité d’hommes.

— Et si je demandais à la société des premiers occupants au nom de quel droit irrévocable, incontestable, absolu, sacré, elle condamne, déshonore, flétrit, torture, enferme et raccourcit les hommes qui, privés de tous moyens d’existence, revendiquent sans cesse contre leurs spoliateurs : si je lui demandais… Elle balbutierait, se troublerait, ragerait, et sur ses places publiques, au soleil meurtrier, rangerait ses canons sonores !

Mais qu’elle tempête, délire, écume et exécute tant qu’elle le pourra encore, force n’est pas raison, et jamais personne ne réfutera les principes du Droit de vivre tels que je les ai posés dans l’apothéose du glorieux Montcharmont. Hœret lateri lethalis arundo !1 Tant qu’il y aura dans le monde un seul déshérité, un seul captif, une seule exécution à mort, les sociétés chancelleront sur des abîmes recouverts à peine par les feuillets des codes, et rendus glissants par tout le sang versé !

Op.cit., p.104- p.110

1 Proverbe latin tiré de l’Eneide de Virgile, qui peut se traduire par Le trait mortel reste enfoncé dans son flanc.

Ernest Cœurderoy

Ernest Cœurderoy

« Plus près de nous, Déjacque, un prolétaire de talent, et Cœurderoy, un négateur paradoxal et éloquent qui maria dans sa Révolution par les Cosaques le saisissant pessimisme de Herzen, à la pandestruction de Bakounine. C’était en 1854 ; ni Cœurderoy, ni Déjacque n’eurent d’écho dans le parti révolutionnaire »

Benoît Malon, 1890

« Deux d’entre eux seulement, un ouvrier peintre-décorateur et un jeune médecin, trouvèrent l’énergie intellectuelle et morale nécessaire pour parler franchement, pour remuer les idées autour d’eux. Ces deux hommes succombèrent à la tâche prématurément, les nerfs brisés, non sans avoir pu réaliser leur œuvre. Leurs contemporains- et leurs successeurs firent le silence sur eux de telle façon que, un an plus tard, ils restèrent inconnus à l’époque de l’Internationale de militants qui auraient aimé les connaître. Ce furent Joseph Déjacque et Ernest Cœurderoy »

Max Nettlau, 19321

Au cours des années qui suivent l’écrasement de l’insurrection de 1848, toute une génération de révolutionnaires en exil passe en Suisse, en Belgique ou en Angleterre. Si Déjacque séjourne à Londres avant Bakounine (qui y résidera en 1862-63 après son évasion de Sibérie), sa route croise par contre celle de Gustave Lefrançais, mais aussi celle d’un autre quarante-huitard, Ernest Cœurderoy (1825-1862). Timide étudiant en médecine, ce dernier est immédiatement enthousiasmé par les barricades. « Les éclairs de Février m’avaient secoué de mon découragement, j’avais été réveillé par les acclamations d’un peuple libre, je respirais à l’aise, dans cet air saturé des clameurs de l’émeute. Loin.de moi, loin de moi j’avais rejeté la tunique empoisonnée que l’ennui déploie sur les épaules de l’homme solitaire. Et je m’étais élancé, les cheveux au vent, vers l’étoile d’espérance que la Révolution faisait briller devant moi. Jusqu’au bout du monde, j’aurais suivi cette étoile avec 1’ardeur de l’amant qui découvre enfin la fiancée de ses rêves »2.

Rescapé de Juin, Cœurderoy participe au Comité des écoles et au Comité démocratique socialiste, avant d’en démissionner en avril 1849. Après l’échec de la manifestation du 13 juin, il s’exile:à Genève. Là, il rencontre des réfugiés de Paris et de Lyon, de Lombardie et de Rome ou de Bade (Allemagne), et commence à connaître les maux de l’exil. Vers octobre, les proscrits français doivent fuir Genève, et se rendent ensemble en bateau à Ouchy, le port de Lausanne, où les Vaudois les accueillent d’abord avec bienveillance. Le 15 novembre, la Haute Cour de Versailles condamne Cœurderoy par coutumace à la déportation, en même temps que Ledru-Rollin, Delescluze ou Considérant, pour avoir participé à la journée du 13 juin. Installé à Lausanne, il exerce pendant 18 mois comme médecin des pauvres, tout en continuant d’envoyer des d’articles à différents journaux (l’Union républicaine ou la Voix du Peuple). Ses idées sont à l’époque un mélange de réformes prônées par les républicains et de socialisme. En mars 1851, il est expulsé de Suisse avec 16 autres proscrits suite à leur protestation contre les mesures d’éloignement des réfugiés français et italiens de tous les cantons frontaliers. Arrivé en Belgique, il est à nouveau expulsé, après une petite semaine passée sur place. Il arrive donc à Londres en avril 1851, la même année que Déjacque. « C’est alors que commence le véritable exil, dont les impressions ont mûri sa pensée, inspiré son imagination, et ont fait de lui cette âme de feu, ce révolté aux larges conceptions libertaires que nous révèlent ses écrits de 1852 à 1855 », expliquera plus tard Max Nettlau dans une notice biographique3.

Comme l’auteur des Lazaréennes, Ernest Cœurderoy s’oppose dans la capitale anglaise aux différentes chapelles républicaines bourgeoises, ce qui l’amène à publier coup sur coup en 1852 La barrière de combat4 puis De la révolution dans l’Homme et dans la Société. Guère plus séduit par les coteries des socialistes autoritaires, ses positions évoluent vers un anarchisme qui s’exprime dans des textes enflammés, où il jette dans la balance tous les possibles du négatif. En 1854, après un voyage en Espagne, paraît le premier tome de Jours d’Exil (juin), puis Hurrah !!! ou la révolution par les Cosaques (octobre). L’année suivante, il voyage au Piémont, d’où il finit par être expulsé. En décembre sort la deuxième partie de Jours d’Exil à Londres. A partir de cette date, et jusqu’à son suicide en 1862 près de Genève, on ne sait quasiment rien de ses activités, sinon qu’il refuse publiquement d’accepter l’amnistie du 17 août 1859.

Rien n’atteste que Déjacque et Cœurderoy se soient un jour rencontrés mais, malgré leur isolement relatif, cela ne les a pas empêchés de développer une pensée proche. C’est d’ailleurs leur conception résolument subversive de l’anarchisme qui les conduira pendant longtemps dans le même enfer, celui de l’histoire officielle de ce mouvement. Pour ne prendre qu’un exemple, dans son Histoire de l’anarchie des origines à 1880 récemment rééditée par le rejeton d’un marchand pro-situ, Claude Harmel les renvoie dans un même chapitre à ce genre de formules lapidaires : « Ce n’était pas un savant que Joseph Déjacque. Ce manuel avait beaucoup lu, le meilleur et le pire, et il n’est pas sûr qu’il ait retenu le meilleur ni qu’il l’ait parfaitement compris ». Et à propos de Cœurderoy : « là où ne transparaît pas un de ces éclairs de l’inspiration, c’est la déclamation, le pathos, le mauvais goût ».5

Bien loin des préoccupations de postérité et résolument au large des avant-gardes de leur temps, leurs textes iconoclastes (nous sommes vingt ans avant la Commune) semblent dialoguer à distance sur le terrain fertile des idées révolutionnaires. Il n’y a en effet pas loin du Cœurderoy qui affirme en mai 1854 dans une polémique avec le journal L’Homme « voulez-vous que je vous dise mon opinion sur toutes les autorités et craties du monde – depuis la démocratie qui veut dire domination des majorités jusqu’à l’autocratie qui signifie domination d’un seul ? – La meilleure n’en vaut rien. C’est pourquoi je suis en lutte avec toutes, officielles et’ officieuses ; – c’est pourquoi je ne veux être ni César ni prétorien, ni chef ni soldat, ni maître ni esclave, ni fétiche ni adorateur » et le Déjacque qui proclame un mois plus tard dans La question révolutionnaire l’« abolition du gouvernement sous toutes ses formes, monarchique ou républicain, suprématie d’un seul ou des majorités ». Mais il est un autre point qui les rapproche plus encore, et c est ce qu’il convient alors de nommer «prolétariat», un prolétariat entendu jusque dans ses aspects les plus criminels. En juin 1848, les forces de l’ordre qui ont massacré les insurgés comprennent trois éléments : l’armée, des légions de la garde nationale issues des arrondissements bourgeois de Paris, mais aussi la garde mobile soldée, 24 bataillons de mille homme chacun recrutés depuis février dans les quartiers populaires. La composition de cette dernière, qui se montrera particulièrement féroce contre ses ex-frères de misère, permet à Marx dans son analyse du 1848 parisien de valider sa catégorie triste.ment célèbre d’un lumpen-prolétariat forcément contre-révolutionnaire (« cette pépinière de voleurs et de criminels de toute sorte, vivant des déchets de la société, individus sans métier précis, vagabonds, * gens sans feu et sans aveu*6). Ce à quoi on peut répondre que, dans le moment insurrectionnel, c’est la question de la révolte qui départage chaque côté de la barricade, et qu’au-delà de tout déterminisme économiciste, on retrouve d’ailleurs parmi les insurgés de Juin nombre d’individus Issus de la même condition et des mêmes quartiers que ceux des jaunes de la garde mobile (les travailleurs au chômage des Ateliers nationaux). A l’opposé de cette analyse marxienne qui connaîtra le succès que l’on sait, les deux anarchistes refusent quant à eux toute distinction révolutionnaire entre les travailleurs conscients, organisés peut-être au sein de la Ligue des communistes créée en 1847, et les criminels qui survivent sans respect du code pénal. Mais pour parvenir à une telle conclusion, encore fallait-il non seulement penser la question sociale en partant de la base, c’est-à-dire des individus (et pas uniquement des classes), et surtout se débarrasser de toute conception autoritaire, afin d’embrasser l’ensemble des passions humaines.

« Garde-toi, surtout, Prolétaire ! de marquer du stigmate de l’infamie ceux de tes frères qu’ils appellent les Voleurs, les Assassins, les Prostituées, les Révolutionnaires, les Galériens, les Infâmes. Cesse de les poursuivre de tes malédictions, ne les couvre plus de boue, écarte de leur tête le couperet fatal. (…) Si le prolétaire ne veut pas mourir de misère ou de faim, il faut : ou qu’il devienne la chose d’autrui, supplice mille fois plus affreux que la mort ; — ou qu’il s’insurge avec ses frères ; — ou bien enfin, qu’il s’insurge seul, si les autres refusent de partager sa résolution sublime. Et cette insurrection, ils l’appellent CRIME ! »

E. Cœurderoy, Jours d’Exil, Tome I, 1853

« La guerre sociale prend des proportions quotidiennes et universelles. Il ne tombe pas un cheveu d’une tête, il n’est pas fait à la propriété la plus légère effraction que ce ne soit l’œuvre de la Révolution. Nous nous complétons, nous, la plèbe des ateliers, d’un élément nouveau, la plèbe des bagnes. Tous les forçats ne font plus qu’un alors, tous les bras sont sous la même casaque, toutes les têtes dans le même bonnet. Chacun de nous pourra continuer à faire de la rébellion selon ses aptitudes ; et si l’emploi de la monseigneur et du couteau nous répugne davantage que l’emploi de la barricade et du fusil, eh bien ! nous aurons du moins dans nos rangs des hommes spéciaux, des ouvriers façonnés à ces outils pour accomplir la farouche et sanglante tâche. Assassins et voleurs, guérillas des villes, insurgés solitaires, il faut que chacun d’eux ait conscience qu’en attaquant la société légale, en portant la perturbation chez les civilisés, ils agissent au nom «du plus sacré des droits et du plus indispensable des devoirs. »

J.Déjacque, Les Extrêmes, 1858

Selon Nettlau (qui conseillera en 1894 le Pouget du Père Peinard quant à son projet de livre sur Déjacque et prendra l’initiative en 1910 de faire rééditer les trois volumes de Jours d’Exil), Cœurderoy avait prévu de parler de l’apostrophe de Déjacque lors des funérailles de Goujon en 1853, dans les chapitres non rédigés sur sa période londonienne. De même, Déjacque cite l’œuvre de son alter ego tout au long de ses publications : dès 1854 en tête du chapitre « mouvement de l’humanité! » de son Humanisphère, en 1857 dans une note à la réédition des Lazaréennes, puis en 1858 dans son journal Le Libertaire.

Jeux de citations à distance, et riche débat, puisque Déjacque reprend la thèse si controversée de Cœurderoy sur la régénération de l’humanité par la descente de Cosaques venus de l’Est (les Russes si chers à Bakounine ou Herzen), mais en l’élargissant aux Cosaques des quatre coins du globe, y compris ceux de l’intérieur. A l’heure où certains tentent de réhabiliter la thèse rancie de l’opposition entre des barbares sans foi ni loi et ces braves travailleurs (syndiqués) qui organisent patiemment leur révolte, la voix de Déjacque résonne encore comme une claque sans appel : « Ce n’est pas seulement des bords de la Neva ou du Danube que surgiront désormais les hordes de Barbares appelées au sac de la Civilisation, mais des bords de la Seine et du Rhône, de la Tamise et du Tage, du Tibre et du Rhin. – C’est du creux sillon, c’est du fond de l’atelier, c’est charriant, dans ses flots d’hommes et de femmes, la fourche et la torche, le marteau et le fusil. (…) Ce n’est pas les ténèbres cette fois, que les Barbares apporteront au monde, c’est la lumière » (Le Libertaire n°5, 31 août 1858).

A partir du contexte de l’époque, les deux quarante-huitards apportent à la guerre sociale une dimension non seulement universelle (géographique bien sûr, mais aussi au-delà des séparations ouvrier/paysan et travailleur/criminel), et surtout délibérément destructrice. Rejetant par avance toute possibilité d’autogestion de 1’existant ou de réappropriation d’un monde civilisé où tout a été bâti contre nous, leur négativité anti-autoritaire demeure encore aujourd’hui un précieux antidote à toute tentation alternativiste.

Face au « déchaînement des passions mauvaises » du partisan des Cosaques, il a souvent été avancé que le second terme de la dialectique révolutionnaire (la construction) semble rester comme en suspens. Si le meilleur comme le pire traverse chaque – individu, et qu’une même personne peut accomplir l’un comme · l’autre en fonction des moments et des situations, l’exaltation de · hi haine comme moteur de l’insurrection rendrait pour ses détracteurs Cœurderoy définitivement infréquentable. Pourtant, le réduire à cela serait faire fi du contexte dans lequel il agit, et oublier le caractère inachevé de son œuvre.

Au lendemain des massacres de Juin, une bonne partie des insurgés les plus généreux est anéantie à Paris et Lyon (« entre les barricades démantelées et à la place de chaque pavé on aurait pu mettre une tête de cadavre »), et cette situation tragique marque le continent tout entier. Cracovie et Prague ont été bombardées, Naples et Messine écrasées, Vienne et Berlin étouffées. Partout l’ordre triomphe. Dans une lettre à vif de décembre 1848, Bakounine réplique par exemple à une correspondante occasionnelle : « Non, non, Madame, plus de questions ; prêchons la vengeance, prêchons la haine, car sans haine l’amour lui-même est tiède, prêchons la passion, mauvaise ou bonne, et les bonnes passions ne viennent qu’avec les mauvaises, prêchons la destruction, prêchons l’incendie, prêchons la mer rouge enfin et ne songeons à la générosité ft au pardon que quand nous serons bien sûrs de la victoire et que )s ennemis seront bien à terre »7.

Cette dialectique implacable entre destruction et création – dans cet ordre là – est finalement proche de celle qui anime Cœurderoy, sauf qu’il manquerait chez lui … le second élément, pour le moins fondamental ! Les juste-milieu d’aujourd’hui ont alors beau jeu de mettre en avant L’Humanisphère de Déjacque pour rétablir l’équilibre, et d’enfermer définitivement Cœurderoy dans le seul négatif, à l’instar de la caricature contemporaine du nihilisme. Ce faisant, ils passent bien vite sous silence que vingt ans après son suicide, sa mère octogénaire et veuve a brûlé vers 1880-83 nombre de manuscrits inédits, dont la suite à Hurrah !!! ou la révolution par les cosaques. Annoncée dès la fin de cette longue exhortation de plus de 400 pages, et probablement écrite juste après (en 1856), elle s’intitulait Les Braconniers, ou la Révolution par l’Individu, et avait pour objectif de compléter positivement le déferlement ravageur des Cosaques, développant « le rôle de la Liberté achevant l’œuvre de la Force ». Ayant définitivement perdu l’occasion de lire cette seconde partie, certains pisse-froid resteront à jamais orphelins de cette « Affirmation sûre » à laquelle conduisait « la Négation audacieuse » de Cœurderoy. Quant aux autres, ceux qui savent entendre le cri fulgurant de l’exilé de 48, ont-ils réellement besoin de tenir en main la carte complète (et si possible non froissée) des vastes territoires explorés par cet « ennemi de toute règle et toute mesure » ? Pour qui se dresse d’instinct et de cœur contre 1’autorité, pour qui « n’est pas avec les Rrrévolutionnairres, mais avec la Révolution ») ne va-t-il pas de soi que c’est un même élan, plein et entier, qui nous pousse à épouser sans retenue la cause de la liberté ?

« Ma haine et mon amour sont de même origine ; leurs racines nerveuses s’élèvent de chaque fibre de mon cœur déchiré ! En moi toute haine suppose un amour, comme toute médaille, un revers ; toute négation, une affirmation ; toute question, sa réponse. – Je hais infiniment parce que j’aime sans réserve » récitait le poète en exil8. La vieille dialectique qu’on s’évertue à rendre moins boiteuse au creux des vagues, ne serait-ce pas cette tension anarchiste qui nous ronge et nous pousse vers l’inconnu des passions humaines ? Enfermés dans un monde aseptisé au possible, et progressivement dépossédés de toute perspective autre que la reproduction infinie de nos cages, serait-il donc si absurde de renouer une fois de plus avec le fil de Cœurderoy ? Car bien qu’on nous serine que les temps ont à ce point changé, sa haine anti-autoritaire n’en demeure pas moins définitivement plus féconde que n’importe quel paradis promis par la démocratie marchande.

1 Benoît Malon, Le socialisme intégral. Histoire des théories et tendances générales, F. Alcan (Paris), 1890, p. 209 [Benoît Malon (1841 – 1893) adhère en 1867 à l’Alliance de la démocratie sociale de Bakounine créée trois ans plus tôt, avant de s’éloigner des idées anarchistes vers 1873].

Max Nettlau, Histoire de l’anarchie, texte achevé en octobre 1932 (revue en juillet 1934), éd. Les Dossiers de l’Histoire, Paris, mai 1983, p.84 – traduction à partir de la version espagnole: La anarquia a travès de los tiempos, Barcelone, 1935

2 Ernest Cœurderoy, Jours d’Exil, tome I, Londres, 1854 puis Stock, Paris, 1910 – rééd. Canevas Editeur, Saint-Imier (Suisse), 1991, p.122

3 Max Nettlau, Notice biographique sur Ernest Cœurderoy (1825-1862), 1er septembre 1910 in Jours d’Exil, première partie (1849-1851), Stock (Paris), 1910 – rééd. op. Cit., p.37

4 Republié dans son intégralité en 2018 par Delenda Est éditions, précédé d’une introduction de mise en contexte avec une courte biographie de l’auteur et suivi de deux extraits de Jours d’Exil. Pour les recevoir par courrier ou en pdf: delendaest@riseup.net

5 Alain Sergent et Claude Harmel, Histoire de l’anarchie (des origines à 1880), ed. Le Portulan 1949 – rééd. Champ Libre (Paris), 1984 puis Ivréa 2005, p.279 & p.270. Quant à la plupart des autres, à l’exception notable de Max Nettlau s’ils évoquent ou citent Stirner et Proudhon pour les années 1840-1850, ils ignorent carrément Déjacque ou Cœurderoy. C’est le cas d’André Salmon dans La terreur noire (Jean-Jacques Pauvert, 1959), Guillemault et Mahet dans L’épopée de la révolte (Denoël, 1963), Daniel Guérin dans son Anthologie de l’anarchisme (Maspéro, 1970- rééd. La Découverte, 1999), Jean Préposiet dans son Histoire de l’anarchisme (Tallandier, 2002). Enfin, Jean Maitron se contente de citer leurs noms, pour la forme (Le mouvement anarchiste en France, Tome 1, Maspéro – 1975 rééd. Gallimard – 1992, p.30).

6 Karl Marx, La Défaite de Juin 1848 in Revue Neue Rheinische Zeitung, cahier n°1, janvier 1850 – rééd. et traduit par M. Rubel, Les luttes de classes en France, Gallimard, 1994 (col. Folio, 2007), p.30

7 Michel Bakounine, Le sentiment sacré de la révolte, Les Nuits rouges, octobre 2004, p.97

8 Ernest Cœurderoy, Hurrah !!! ou la révolution par les cosaques, Londres, 1854, rééd. Plasma (Paris), novembre 1977, p.434

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C’est un bon travail qu’ils ont fait, qui suscitera l’approbation de tous les chercheurs, et par dessus tout des compagnons. Ils ont tiré de l’oubli l’œuvre majeure d’Ernest Cœurderoy, ces Jours d’Exil dans lesquels frémit, avec tant d’ardeur, une des périodes les plus tragiques des luttes prolétariennes. Dans ceux-ci, un désir indistinct de libération intégrale, peut-être excessivement sentimental, se mêle à une fibre artistique si exquise et vive, qu’en plus d’être un document précieux du point de vue historique et sociale, c’est aussi un chef d’œuvre de littérature et d’éloquence. Nous sommes loin, très loin même, de l’esprit de cette génération qui, entre la moitié et la fin du 19ème siècle, nous a préparé le chemin de la résurrection, par ses audaces et les horribles persécutions avec lesquelles elle les expia. Les vœux et les imprécations retentissant chez Déjacque et chez Cœurderoy, avec une violence méconnue par le Lévitique, le péan des haines, le sanglot des angoisses, le ravissement des amours grands et généreux dont s’emplit incoerciblement l’âme prolétaire, ne nous trouvent pas toujours et pas tous enclins à l’abandon. Une autre aspiration, une autre forme, un autre rythme ; mais quand vous fermez le volume des Jours d’Exil, vous avez beau vous dire que les conceptions révolutionnaires datent d’un demi-siècle, que les iambes de Déjacque sont des fureurs romantiques et rhétoriques, et que la révolution pour le mal des cosaques, de Cœurderoy, est une aberration désespérée, vous restez, malgré tout, vibrants sous ce choc, à vous demander si les prophéties messianiques, les élucubrations des philosophes très positifs et celles des dévoués courtisans de notre époque, valent vraiment mieux, parce qu’ils parlent un langage plus simple.

Car, au fond, il y a quelque chose de pionnier dans les Jours d’Exil, avec toutes ses haines, avec toutes ses horreurs de l’oppression, de l’injustice et de la tyrannie, avec ses insurrections et ses aberrations, avec ses révoltes sataniques, incoercibles et profondes, avec la vision lucide de l’Atlantide invoquée, promise et précipitée dans l’angoisse de l’exil, dans les secrets brumeux de l’ordre, dans les spasmes d’une misère ineffable, dans le tourment et dans le martyr de toute l’existence. Quelque chose de pionnier, qui n’imposait pas encore au rêve lointain de libération, le joug hybride des solutions et des systèmes, que l’idéal résumait entièrement dans la justice, dans l’amour et dans la liberté, sans se demander comment il aurait jugé, aimé et béni l’humanité nouvelle. Quelque chose qui n’hésitait pas en chemin, et qui préconisait, avec toute les forces de l’intellect, avec la vision lucide de la tâche historique confiée à leur génération, et avec toutes les révoltes de l’esprit et toute la vie, de détruire l’ordre d’oppression et de honte du présent.

Et les compagnons feraient bien d’en pourvoir leur bibliothèque.

Luigi Galleani

Cronaca Sovversiva, année IX, n. 3, 21/1/1911

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