Faire et défaire, composer et décomposer – Nando (alla) De Riva

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Ci-dessous, le texte de la brochure:

Faire et défaire, composer et décomposer

« Le péril au contraire est dans l’instant subtil qui précède le saut. Savoir se maintenir sur cette arête vertigineuse, voilà l’honnêteté, le reste est subterfuge »

Albert Camus

Abattre toute église

Il ne faut pas seulement vouloir la liberté. Savoir l’affronter est un problème tout sauf résolu, c’est même une question à laquelle il ne peut y avoir de résolution.

Aujourd’hui nous pouvons partir et expérimenter la merveilleuse idée de subvertir l’existant, pour essayer d’avoir un impact contre l’absurde. Des rebelles qui se démènent dans un radeau sans destin, dont le cap est ouvert à toutes les possibilités. Pour aller contre toute autorité et ses relations obligées et marchandisées.

Aucune église ne pourra sonner les cloches de la sortie du ghetto. Pas même les églises anarchistes. Nier toute église est ce moyen indissoluble pour détruire tous les sanctuaires et toute les chapelles. Pour créer l’écart avec n’importe quelle circonstance fermée, avec n’importe quel cadre. Au large. Par-dessus tout de cette dernière église, productrice de double pensée latente. Prendre même ses distances, et de manière irréductible, avec les paroisses anarchistes.

La rupture pour cracher sur ce monde n’est pas connaissable. La remise à zéro de toutes les valeurs gangrenées produites par cet existant peut mener à une condition de chaos, une condition pouvant aspirer à la liberté. Savons-nous saisir cette possibilité ?

La distraction de la lutte pour la destruction du monde se rencontre avec les monstres qui vivent à nos côtés, ce changement scénique technologique, qui va coude à coude avec sa forme tolérante et démocratique. Tous ces ogres voudraient nous mutiler, pour nous gouverner une fois pour toutes, et éteindre toute passion dansante autour du feu de la révolte.

La barbarie est déjà entre les murs. La technique s’est révélée porteuse de barbaries. La prétendue modernité ne nous libère pas de la douleur. La barbarie, malheureusement, est nourrie et acceptée par la grande majorité. La machine du pouvoir, pour progresser, a un besoin extrême de gérer son esprit même, qui avance inexorablement. Et la guerre civile est l’éventualité en acte de la barbarie. Il serait temps d’en finir avec certains automatismes des projets, pour se livrer à une projectualité possible, claire et reproductible se maintenant vivante grâce à la communicabilité entre les organisations informelles, les groupes d’affinité et l’agir, c’est-à-dire l’union entre la pensée et l’action.

Rompre aussi avec nous-mêmes

Quels effets ont nos idées dans la réalité où nous interagissons ? Réussissons-nous à percevoir et à nous percevoir partie prenante d’une rupture ? Dès qu’une critique enflammée est lancée, voilà que l’on tombe sur des malentendus, que l’on parcoure des redondances abyssales, que l’on cherche à transformer sa signification. Et l’action, qui devrait parlait avec elle-même se tait, au lieu de créer. Identifier l’ennemi, ses interactions et ses rapports, en l’attaquant sans se donner l’illusion qu’il s’agit d’une destruction définitive : voilà la reproductibilité de l’attaque. Toute action n’est jamais celle que ne sous-tend pas celui qui agi, c’est-à-dire simplement le désir de vouloir être clair : elle est ce qu’elle est. Et notre intelligence subversive ne se nourrit pas uniquement de rêves, mais aussi d’écarts, de désertions. Il faut détruire l’ennemi avant qu’il ne détruise la possibilité de créer un monde autre. La structure de l’existant ce n’est pas les nuages et les vents, mais elle est faite d’autorité, de production et de technologie, mortelles pour nous-mêmes et vitales pour tout ce qui est marchandisé.

Affrontement et compréhension traversent tous ceux qui désirent et veulent continuer à approfondir la connaissance des méthodes pour rompre avec ce nous, dans la voie tortueuse d’obstacles que l’existant pose devant et à côté de nous.

La cohérence est indigente parce qu’elle ne reçoit que des déclarations de principes. Tous cohérents. La cohérence n’est donc pas à prendre avec sérieux parce que la pratique sollicite et grouille de réponses différentes. Quand on se fait emporter par le désir de se greffer aux tentacules de l’obéissance, un tel désir n’est prévenu que par des âmes en mesure de le ressentir dans son explosive sédition. Avoir cette légèreté du négatif rime avec l’agilité de savoir se bouger, avec l’esprit en entraînement perpétuel.

Méthodes comme choix

Aujourd’hui rien ne menace véritablement l’état des choses, aucun effondrement de l’administration du temps de l’oppression. Cependant il existe des bruits dans la nuit, comme des pratiques plus larges de jour, des participations à (très peu) de luttes contre des éléments spécifiques. Des luttes contre ce qui nous empêche de vivre comme on le voudrait, des luttes qui tentent d’éradiquer l’accommodement quotidien. Tout seul ou ensemble. C’est là que la méthode entre en discussion, elle suggère des évaluations et des réflexions.

Les méthodes pour amener à une rupture avec l’existant demandent comme base des applications pratique et théorique. La méthode est aussi autre chose : c’est un choix de vie, elle ne peut pas être avalisée par un quelconque manuel révolutionnaire. La méthode est un choix de vie de chacun d’entre nous parce que ses racines devraient être en perpétuelles mutations et expansions, ne pas devenir une myopie idéologique comme un lieu séparé. Il est nécessaire que certaines expériences et certaines émotions deviennent des pratiques quotidiennes, avec leurs joies et leurs peines, rejetant tout réalisme politique. Si l’on n’attend pas les cadences militantes et les temps appropriés du pouvoir, on entre dans la dimension de l’attaque. Cette dimension, quand elle entre dans nos vies, nous pouvons la voir sur n’importe quelle figure, même ennemie, et la percevoir dans les instants les plus disparates : à la lecture de quelque chose et à la vue d’une symbologie oppressive, en voyant un représentant du monde ou dans la sensation désagréable d’un acte prévaricateur. Si nous entrons dans l’infini de la subversion, c’est beaucoup plus facile de comprendre ce que nous pouvons définir l’attaque. À l’opposé, on ne regarde plus les questions nues qui émergent du sous-sol grâce à l’idée de la liberté et on s’angoisse de manière rancunière. On se ferme dans cette cave que l’on considère précieuse et on pense à comment la défendre. Comment subvertir à l’ombre d’une paroisse militante ?

À la recherche de la joie

La vie est une source, ce qui n’a rien à voir avec une origine ou quelque chose de nécessaire. Le courage de la détermination n’est pas une question habituelle. Le courage va de pair avec l’imagination. Le premier écho de l’engagement dans une hypothèse de liberté est la faculté singulière d’imaginer. Ce moyen fantaisiste, suscité par le raisonnement sur ce qui nous entoure, ne peut pas être détaché de l’action.

Voilà que le premier mouvement de compréhension est celui absolument spontané, ce sentiment enfantin de confiance dans la vie. Sans lui nous ne nous essayerions pas à des théories et des pratiques qui en découlent. Avec cette méthode nous nous disposons de manière critique vis-à-vis de toute question, en acceptant le rien comme un fait. Notre méthode est conçue de manière limitée par nature, elle n’a aucun paradigme sûr du futur. Que nous vivons tous et toutes dans un monde conflictuel est une conviction diffuse parmi les compagnons et les compagnonnes. Si nous pensions que tout est pacifié, le totalitarisme serait en surplus.

L’exploitation n’est pas un fait pacifique et les dominants ne sont pas certains de continuer à dominer, réalisant continuellement des armes de défense bras dessus bras dessous avec la technologie.

Assumer de faire partie d’autre chose nous ferait du bien, et c’est pour cela qu’être étranger à toute homologation porte en soi la détermination de nos efforts libérateurs.

Vouloir que notre tension du tout ou rien soit hors temps et hors rythme, pour ne pas tomber dans les logiques des petits pas compréhensibles. Se donner une perspective sans limites est le sens de la passion où est la vie, ou, autrement, elle n’est pas. Comme les ruptures que nous affrontons dans la vie. Un jeu perpétuel entre la composition et la décomposition. L’action est réflexion en acte parce que les raisons de sa création sont diversifiées. Même la joie est une raison intrigante, souvent c’est la seule raison à laquelle nous aspirons quand on agit. C’est ici que la conscience entre en jeu, elle qui dans l’action brûle d’elle-même. Elle s’insère dans la réalité, mais elle tend au rêve, à cet élément destructif qui la sous-tend. Éprouver de la joie pour ce que l’on fait c’est pratiquer la plénitude d’une idée.

Prendre conscience de la partialité est indispensable. Même si nous agissons, nous ignorons à quel point nos actions sont perturbatrices. Nous vivons et nous nous sentons vivre, mais nous ne savons pas ce que vivre signifie.

Savoir observer

Aujourd’hui, l’énormité des transformations en cours dépasse considérablement nos capacités d’imagination. L’idée démente du progrès remplit les rayons des magasins et produit les cris et les morts de milliers d’indésirables dans la Méditerranée et pas que, au milieu du ronflement des machines, des appels incessants des froids écrans aseptisés, produisant une nature génétiquement modifiée, contaminée par des radiations nucléaires qui, malgré la majorité des personnes qui adhèrent au prétendu paradis technologique, reste l’aspect cruel du génocide. Ce monstre gelé est rendu possible et inexorable par l’immense développement de la technologie.

Le développement technologique est profondément lié aux rapports existants : rapport d’oppression et de domination. Aujourd’hui les technologies naissantes sont déterminées par des rapports qui en sont l’expression, tout comme l’existant est transformé intégralement par l’introduction des technologies. Nous subissons et nous produisons tout cela, il n’existe pas un mal de nature transcendante. Et cette hydre se développe dans un contexte évident : une société autoritaire et marchandisée. Si les classes n’existent plus telles qu’au 19ème et 20ème siècle, les exploités et les opprimés existent bel et bien. C’est là que se présente devant les subversifs la perspective joyeuse de la destruction. En plus de l’attaque des structures de la domination et de ses partisans et défenseurs, la destruction des croyances et de la mentalité d’être ensemble à l’ère de la méga-machine est nécessaire.

Le temps devient toujours plus court, parce que l’ennemi n’est pas seulement la servitude aux appareils mais c’est aussi la transformation en acte de nous-même à travers cette machine, dont l’esprit rationnel nous pénètre. L’individu qui en découle est devenu similaire à la machine. À l’inverse, la machine ne pourra jamais devenir totalitaire contre l’imprévisibilité et l’unicité de l’individu. Nous tomberions dans l’erreur si nous laissions creuser en nous la foreuse technologique dans l’attente messianique du déluge. Et alors la question de la destruction revient impérieusement. Elle a besoin de connaissance et de cohérence entre les moyens et les fins pour attaquer l’ennemi : c’est l’unique cohérence sur laquelle il vaut la peine de discuter ardemment. Expérimenter et partager les manières d’attaquer ce techno-monde pourrait stimuler la destruction d’antennes, d’infrastructures énergétiques, d’instruments de propagande technique et ses télécommunications.

Même si les temps nous indiquent plus le calme que la révolte, saboter signifie aussi savoir mieux regarder, pour mieux créer nos possibilités d’actions. Il n’est pas dit que lors d’une révolte circonscrite dans un lieu bien défini on ne puisse pas interrompre les communications de l’ennemi, comme il n’est pas dit qu’en présence d’un mouvement local contre une nocivité, celle-ci ne puisse pas être contestée et attaquée ailleurs. Abandonner l’affrontement symétrique pour abandonner toute médiation, même avec nous-même, pour amener un conflit irréversible où la domination ne s’y attend pas.

Prendre sa vie en main

Être déterminés par ce qui nous opprime, à travers les vexations de la société, nous amène à ritualiser certains contextes. Traditions, identités collectives et reproductions de gestes programmés compriment notre temps d’une manière inexorable. Nous avons tendance à parler de qualité, mais la mesure des questions que nous portons à la surface est toujours au coin de la rue. Penser et repenser au-delà de l’habitude développe notre possibilité d’imaginer une tension à l’agir qui donne un sens à un autrement. Parfois, la supériorité numérique, par-dessus tout celle armée que déploie le pouvoir, ne peut pas grand-chose face à l’intelligence de la subversion. Si nous avons clairement à l’esprit que certaines infrastructures sont nécessaires pour faire fonctionner la société entière à travers le flux de marchandises et d’informations, nous voyons aussi que celles-ci s’avèrent être partout, lointaines et sous nos yeux. Avec de telles possibilités on est plus libre de voler par la pensée que certains oiseaux.

Pour ceux qui savent où regarder et veulent rendre ce regard à la portée de ceux qui écoutent, intrigués par certaines pistes, on peut dire que le Roi, ses châteaux et ceux qui collaborent à son existence sont défendus, mais qu’ils sont aussi vulnérables.

Si l’on ne sait pas se maintenir dans la disponibilité à agir, il ne peut pas y avoir de révolte. Savoir oser, c’est aussi dépasser le simple dégoût et le simple témoignage de vivre dans un monde qui nous horrifie. Être déterminé est un pas énorme à faire dans sa propre vie.

Cette détermination s’alimente de courage, non pas le courage de celui qui montre ses muscles, pas cette pulsion machiste du conflit frontal à n’importe quel prix. Mais le courage de simplement avoir la sagesse de savoir se maintenir en vie, où aucun miroir ne puisse nous faire dépasser notre difformité. Au grégarisme qui exécute les ordres, même les ordres militants, nous devrions opposer le courage de nos idées, l’obstination de rendre matériellement tangible notre idée démesurée de liberté.

La sédition n’est pas possible sans cette intransigeance, sans cette obstination qui n’a rien à voir avec le martyr ou le sacrifice, mais rentre dans ce monde merveilleux de la conjuration et du savoir prendre sa vie en main. Et ce splendide ressenti je le trouve aussi dans les autres, quand les cœurs s’enflamment et ne se laissent jamais aller aux litanies du « je ne peux rien y faire ».

Attaquer notre soumission c’est aussi savoir qu’aucune action qui tend à la liberté ne reste jamais seule. Il existe encore des anonymes dans le monde en mesure de nous faire sourire et de nous donner des suggestions. Savons-nous encore créer des courts-circuits qui donnent force à une possible interruption du monde ?

Détruire l’identité

La peur d’entrer dans le tourbillon de l’inconnu peut être présente même dans la subversion, mais ce qui pourrait nous aider à ouvrir notre cœur envers ce que nous ne connaissons pas, c’est la tension vers l’imprévu.

Aucune certitude ne peut rassurer le fait de se sentir anarchistes. Tout mettre en doute et semer ce doute dans les tracas sociaux nous permet de donner de la continuité à nos rêves. Nous ne devrions nous coller aucune définition dessus. Le flot incessant entre théorie et pratique, et le renversement perpétuel entre pratique et théorie ne nous fait faire aucun pas définitif, mais nous maintient dans le saut d’essayer de nous changer radicalement nous-même, pour se libérer avec d’autres. Savoir prendre des risques, c’est maintenir nos idées vivantes. On aime sans réserve parce que l’on hait infiniment, pas vrai ?

Ce monde recueille toute notre hostilité, mais si nous ne savons pas donner un sens différent et qui nous appartienne à cet élément d’unicité, qu’est-ce qui fait naître l’action ?


Chuter dans le rien créateur peut être un bon moyen pour écarter de soi et de ce qui nous détermine le mouvement perpétuel de l’urgence des situations, du faire des choses. Préférer la beauté qualitative qui est différence, dans le but aussi de se débarrasser des identités collectives, qui ne sont rien d’autre que de nauséabondes porteuses du schéma de l’identique et du quantitatif dans le cœur.

Trouver la force de la diversité poussée à l’infini est bien plus intrigant que de poursuivre la foi religieuse des êtres tous égaux, tous identiques. Écarter de nos cauchemars le bavardage militant du gagner ou perdre (ou de la lutte paie parfois…) pour vivre l’unique vie dont on dispose, cherchant à la vivre de la manière que l’on considère la plus juste à lui donner.

Dans ce contexte, on décide comment, dans la vie, se charger d’agir organisés, de créer des groupes d’affinités, de rendre les actions directes fracassantes. Ce choix se base sur ce que nous entendons par anonymat, par informalité, par être en affinité avec d’autres, et quel projet nous voulons nous donner, sans perdre en chemin le spontanéisme irrévérencieux qui a toujours traversé l’anarchisme.

Si la fin de tout spécialisme, créateur de chefs et de troupeaux, nous tient à cœur, alors nous devons régler nos comptes avec l’éternel problème de l’identité.

Ce que nous entendons comme notre manière de lutter devrait avant tout satisfaire nos désirs. Se livrer uniquement à la fonctionnalité et à l’efficacité, tranche d’un coup notre agir.

Considérer comme juste ce qui est anonyme et informel c’est s’ouvrir avec fierté à nous-même. En libérant l’action et en ne lui donnant aucune propriété, celle-ci peut devenir une pluralité. Si l’action n’est de personne, elle peut potentiellement être de tous ceux qui la regardent avec sympathie. L’obscurité de l’anonymat nous protège souvent de ceux qui nous surveillent et voudrait nous mettre une muselière, mais également d’une certaine spectacularisation d’un monde dominé par les médias de masse. Être sans médiations, cela veut dire faire parler la forêt obscure telle qu’elle est.

Si l’on met fin à l’anonymat, les potentialités de la diversité prennent fin, et l’impérieuse représentation, ennemi de toute tension anarchiste, entre alors en jeu. Ne fournir aucune explication à l’ennemi, peut nous faire sortir de la représentation médiatique et politique pour se donner à l’ivresse d’un anarchisme anonyme, séditieux et décidé à attaquer. Cela peut aussi rendre plus simple la multiplication de différents groupes d’affinité, sans produire un banal conflit entre des rebelles et l’État, avec une marée de spectateur au milieu. Entre l’acteur et le spectateur nous devrions préférer la diffusion des pratiques de destruction et de solidarité, parce qu’il n’existe pas de solidarité sans révolte.

Contre l’adhésion militante

Des éclairs de pensées entrent dans un univers mental, cherchant à pratiquer quelques idées en se rendant compte qu’il existe une conflictualité sociale plus large, refusant avec intransigeance tout subterfuge politique.

Le refus de la politique se base aussi sur l’utilisation d’instruments pour se maintenir à la surface ; la revendication combattante et les déclarations d’intentions futures ont à voir, d’une certaine manière, avec la politique. Les années soixante-dix, ici, en Italie, constituent un exemple évident : des centaines d’actes ont été revendiqués, mais des milliers d’actions directes n’ont jamais reçu aucune paternité présumée et sont devenues la richesse de la connaissance des subversifs à venir. Abattre la séparation entre la conflictualité latente et la négation de tous les rôles sociaux est un problème délicat, mais devrait être affronté non seulement entre les actions qui se parlent, mais aussi à travers cet espace sans frontière que sont les relations traversées par l’affinité et la connaissance réciproque.

L’informalité et l’anonymat détruisent des parties de nous-même et creusent aussi dans ce que nous avons autours : il n’y a rien qui tenaille plus la domination que la possibilité qu’une destruction anonyme puisse rendre incontrôlable le dépassement de tout un système.

Si les pratiques comme l’auto-organisation des luttes, la conflictualité permanente et l’action directe devenaient des possibilités concrètes pour les exploités, qu’arriverait-il ? Malgré toute sa puissance, le pouvoir craint précisément cela : la diffusion d’une révolte insubordonnée, hors de toute médiation et contrôle.

Les perspectives de rupture ne peuvent pas être comptées avec le nombre des attaques contre le pouvoir, mais devraient être pensées avec la rupture multiple du temps et de l’espace de l’oppression. Cela pourrait être le début d’une subversion des rapports sociaux existants.

La revendication porte aussi en elle le terrible problème du langage. Nommer une réalité de choses signifie intrinsèquement la réduire, et cette réduction va de pair avec la trahison. Le langage n’est pas que sexiste (énorme problème néanmoins), mais il n’est pas neutre non plus : souvent il sert à dissimuler la question soulevée par un fait advenu.

Un saut dans l’inconnu peut aussi être fait en se débarrassant de toutes les habitudes militantes. C’est pourquoi il est fondamental de ne pas mutiler certains débats.

Continuer à mettre au point la possibilité de comment intervenir de manière autonome dans les luttes, comment incendier les affinités et généraliser certaines pratiques pourrait être la meilleure manière pour que les différences, les altérités, les compagnonnes et les compagnons qui portent au cœur un parcours de subversion de l’existant long et ardu s’affrontent. Chacun avec sa contribution, non pas pour aviver les différences pour se livrer à une adhésion, mais afin de trouver les milles ruisseaux pour saboter le monde.

Des complices pas des soutiens

Aujourd’hui nous savons que les luttes sociales qui contiennent des revendications partielles, peuvent difficilement aspirer à renverser dès à présent la table des négociations avec le pouvoir, par soif de rupture avec des bouts importants de domination. Toutefois, ce constat ne peut pas nous pousser dans le gouffre de la renonciation aux aspirations subversives dans des contextes sociaux. Et ici rentre de nouveau en jeu la question de la méthode à vivre, non pas à utiliser. Un nœud à démêler : comment se tenir avec ceux qui écoutent et comprennent (parfois) ce que nous disons ? Comment sont nos relations avec ce fantasmatique autre ? Cet autre n’est pas à trouver uniquement dans les luttes spécifiques, mais on l’affronte et on s’y confronte aussi dans d’autres moments de sa vie, y compris dans les moments les plus fugaces.

Cela pourra sembler une banalité, mais les possibilités que nous nous donnons pour tisser des relations de complicité avec les autres se basent toutes sur la clarté. Défendre ses idées, ses tensions, sa vision de l’existant, sans s’arrêter à la spécificité contre laquelle on lutte pour raccorder son discours contre la domination. Cette prétendue banalité de base, ne peut pas même être masquée par la soi-disant raison du mouvement, qui ressemble grandement à la raison d’État. Agir en liberté est toujours mieux que de faire de manière laborieuse.

Voilà pourquoi c’est important de toujours recourir à la conflictualité intransigeante, cette hostilité continue qui met à distance les aspirants leaders et les laquais politiciens possibilistes, pour se livrer à un imaginaire qui rende manifeste la haine envers n’importe quelle institution. Se tenir à distance pour tenir le monde de l’État et de ses médiateurs hors de nos contextes relationnels. On peut tirer un excellent exemple historique de la lutte contre le nucléaire à la fin des années quatre-vingt : tout ce que les compagnons et les compagnonnes ont apporté comme contribution à cette lutte était clairement hostile à toute forme de subterfuge. Cette irréductibilité ne visait pas seulement les seigneurs du nucléaire, mais aussi les petits seigneurs qui ne voyaient cette lutte que comme un instrument à des fins politiques (la soi-disant opposition fictive de partis de gauche, environnementalistes anthropocentristes et légalistes avec des pacifistes, parfois délateurs), et contre ceux qui ne mettaient en discussion que le nucléaire, sans se préoccuper du monde qui l’applaudissait et en chantait l’avènement car c’était un moteur essentiel pour la perpétuation de la guerre et de l’oppression.

La conviction que l’on puisse élargir et faire déflagrer une lutte spécifique même avec le couteau de la liberté entre les dents, sans jamais se livrer au banquet des cariatides politiques, est donnée par l’idée minimale que l’insurrection est un fait social. Ne pas vouloir une vie différente à l’intérieur des schémas, mais rompre tous les schémas pour faire exploser les forces hétérogènes, ces passions effrénées qui donnent sens à la transformation.

Cette manière de penser a aussi ses racines dans un fait en toute cohérence avec la forme historique de coexistence sociale que l’on appelle Etat : ceux qui s’en sentent citoyen n’ont pas besoin de réfléchir et d’agir, mais détiennent leur certitude inassiégeable dans le fait d’obéir et d’être un instrument fonctionnel à la machine étatique. Alors, si les rebelles sans drapeaux à défendre décidaient d’expérimenter la dispersion dans le temps et l’espace de la subversion, cela n’irait-il pas aussi contre une certaine manière de se penser citoyen quelconque et bénéficiaire de services ?

C’est la possibilité d’incendier les foyers, de souffler sur le feu pour les généraliser, qui peut nous faire sentir la chaleur de l’affinité. Au-delà des centres débordants, il existe des périphéries variées à traverser et à expérimenter. Voilà pourquoi une lutte qui pointe les défauts d’un projet de mort, sans stimuler la pensée que les prothèses du totalitarisme de la réalité sont les mêmes projets de mort, ne veut pas une révolte contre ce projet, mais une résistance afin d’attiser les instincts, en grande partie de désaccord démocratique, restant dans l’ordre du discours du pouvoir et du contre-pouvoir. Critiquer la cause des monstres créés par l’existant est un excellent moyen pour ne pas être contre cette manière de comprendre le système, mais s’engager dans la lutte contre tout système. Renoncer à sa tension utopique rime avec alliances, c’est-à-dire quand le réalisme de la communauté forcée a anéanti l’excès pour se livrer à la mesure de la compréhension des possibles soutiens. C’est autre chose de se lancer à la recherche de la complicité, une chose diamétralement opposée.

La destruction de tout un édifice social ne peut pas être l’œuvre de quelques têtes chaudes et subversives. Aucune action, aussi soignée et révélatrice d’exploitation qu’elle soit, ne pourra parvenir à subvertir entièrement ce monde. Le déluge insurrectionnel a besoin d’actes individuels comme de secousses collectives. Tous les deux devraient être à la recherche de la mèche prête à exploser.

Le refus de l’autre est compréhensible et même honnête pour certains aspects. Et ce refus ne peut pas être éliminé en retournant dans les habituelles paroisses militantes, mais en faisant déborder les différences multiples. L’insurrection n’est pas une accumulation d’actes, mais puisque certains actes peuvent interrompre le pouvoir, alors la recherche de possibles complices est une question tout à fait spontanée pour fomenter l’attaque contre la domination.

La réciprocité contre l’adhésion

Aujourd’hui nous avons une double perspective devant nous : nous abandonner au désordre et au plaisir ou, dans un sens qualitativement opposé, se consacrer au monde du réel, à sa vision utilitariste des choses.

Si les êtres humains aspirent à devenir de braves citoyens, sans se passer du programmatisme et du batifolage politicien, alors, seul l’exagération du désir peut briser ce cauchemar latent.

Les gens demandent à haute voix l’ordre, la tranquillité devant un écran, et s’animent uniquement si les circonstances secouent leur jardin. Difficile qu’ils mettent sens dessus dessous toute une manière de penser. Et quand ils ouvrent leur cœur à la possibilité d’être autre, ils s’arrêtent par peur de la chute.

Si nous parvenons à avancer une quelconque revendication raisonnable, adieu la dialectique. C’est pourquoi il est déraisonnable de compter sur la raison de ses idées. Sortons-nous de la tête que l’anarchie est quelque chose qui viendra. Nous pouvons compter sur des complices parce que notre soif de liberté est un crime. Un crime non seulement contre l’État et le Capital, mais aussi contre l’actuelle coexistence humaine elle-même.

Voilà pourquoi rechercher l’autre contient le désir de l’affinité, de la connaissance réciproque, de la disponibilité du conflit relationnel et de la compréhension pensante, sans médiateurs au milieu et sans troupeau derrière. La proximité de l’autre peut avoir la force de la réverbération. La singularité, l’unicité, l’irreproductibilité sont à tout instant hostiles à l’idole sociale appelée société. On ne peut pas prévoir de tomber sur l’absurde, on ne peut pas exorciser la peur de ce dernier, il faudrait seulement l’expérimenter. La joie est dans la pensée et dans l’agir, contre la domination mais également à distance de ceux qui réduisent les tensions en grossières divisions militantes, parce que, comme le disait Zo d’Axa, il n’y a pas la vie mais la lutte pour la vie.

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