Pour l’anarchie du mouvement anarchiste ! – Renato Souvarine

Révolte permanente. Contre toutes les tentatives de restaurer de nouvelles églises, des hiérarchies, des disciplines, des syllabes, des anathèmes, des ostracismes, des bûchers.
Contre toutes les tentatives d’élever des digues, de construire des Centrales ou des Partis pour contenir, uniformiser, centraliser, dénaturer, atténuer, déformer l’anarchisme qui est mouvement anarchiste autonome, incoercible, varié, multiple et complexe, comme la vie, qui se répand hors de toute loi, hors de tout joug, hors de tout centre…

 

[…]

…Nous, nous sommes anarchistes ; et nous confions la résolution de tous les problèmes à l’infaillible esprit de révolte, le seul moteur de l’histoire, destructeur et créateur de mondes.
Nous nous fions donc aux libres initiatives des individus, des groupes, et des minorités animatrices ; initiatrices des révoltes, s’y insérant toujours, où, comment, quand, et, autant que faire se peut. En s’accumulant dans le temps et dans l’espace, les révoltes particulières formeront le mouvement général et libérateur.
Il est donc nécessaire de diffuser, d’exciter, de promouvoir, de soutenir, d’étendre, d’intensifier, de généraliser les révoltes jusqu’à leur complète généralisation, leur fusion et leur débouché sur le mouvement libérateur général, qui ne dure pas un jour, pas un mois, pas une année, pas quelques années, mais qui « remplit toute une époque », oh compagnons !…

Pour télécharger la brochure: Pour l’anarchie du mouvement anarchiste ! – Renato Souvarine A5 page-par-page

Ci-dessous, le texte de la brochure:

Révolution et discipline

La contradiction entre ces deux termes est évidente pour ceux qui savent leur donner leurs justes significations. Toutefois, clarifier l’équivoque est utile, car de nombreux promoteurs de « discipline révolutionnaire » et de « révolution ordonnée » détournent le sens véritable des mots, générant ainsi une confusion dans les esprits de ces lecteurs qui, sans trop réfléchir à ce qu’ils lisent, s’enthousiasment de propos fracassants et contradictoires.

La révolution est, et doit être, désordonnée, indisciplinée, sans quoi ce ne serait plus la révolution. L’expression qui dit que « créer un ordre nécessite de former un désordre » valide notre critique passionnée. Vous imaginez, vous, une révolution sans bouleversement dans toutes les institutions existantes, et dans toutes les fonctions individuelles et collectives ? C’est bien en cela que consiste la révolution, aussi bien à son commencement, que dans son développement.

Si le prolétariat était totalement discipliné, il serait incapable de faire la révolution. Pour que celle-ci advienne et triomphe, elle a besoin du concours bénéfique d’une foule indisciplinée, audacieuse, agitée. On ne devra pas écouter les chefs, aucun chef, pas même les chefs socialistes. Ceux-là moins que les autres même, car ce sont eux qui disent au prolétariat de résister et de se préparer à la révolution, quitte à le rappeler à la « discipline » quand celui-ci descend dans les rues et veut faire la révolution pour de bon. En somme, discipline signifie obéir aux ordres de quelques-uns et se soumettre à leurs volontés.

Les anarchistes et les révolutionnaires sincères ne peuvent qu’être des indisciplinés. Au moment de la lutte, il convient selon nous de se mettre d’accord pour une tâche défensive ou offensive précise, de démolition ou de reconstruction. Mais cette libre entente doit surgir des besoins communs et des intérêts généraux de la masse, et non pas être dictée par des chefs de parti ou des dictateurs. Pour commencer la révolution, et pour qu’elle perdure et triomphe, la masse devra s’associer spontanément, et se mettre d’accord pour mieux résoudre les problèmes révolutionnaires qui se présenteront de jour en jour et d’heure en heure, envoyant au diable tous ceux qui voudraient s’en servir pour constituer leur pouvoir, ou qui compteraient dispenser des leçons d’une fausse science ou d’une sagesse qu’ils n’ont pas.

Écouter les conseils donnés par des hommes de foi, qui ont une expérience historique et pratique de la révolution est utile ; mais désobéir aux ordres de ceux qui se prétendent les représentants exclusifs et légitimes du prolétariat est mieux encore ; et est en même une règle à laquelle chaque ouvrier conscient et chaque révolutionnaire libre d’esprit doit se tenir par-dessus tout.

Quand un groupe ou un parti se plaint qu’il y a trop d’esclavage, qu’il y a un grand malaise parmi les masses de producteurs, et que tous les maux dont l’humanité est affligée doivent être éliminés par la révolution sociale imminente, qui seule pourra donner le pain et la liberté à chacun, il ne doit pas ensuite s’imposer comme le nouveau maître, comme le dictateur providentiel, constituant un obstacle à l’action directe du prolétariat. Nous, anarchistes, ne le permettrons jamais, et nous espérons avoir les masses avec nous pour l’empêcher.

Persuadés que la liberté, dans le sens le plus large du mot, sera le meilleur moteur vers le progrès et la civilisation, nous resterons avec l’arme au pied pour sa défense, tant que les hommes ne cesseront pas de parler de domination et de discipline, d’exploitation et de soumission, toutes ces choses que seuls des politiciens et des imposteurs peuvent vouloir conserver à tout prix, et propager pour leurs ambitions et leurs seuls profits personnels.

Souvent, nous entendons les réformistes et les maximalistes nous murmurer que les masses ne sont pas prêtes, qu’elles n’ont pas encore une conscience révolutionnaire, que pour atteindre une insurrection triomphante, la discipline du prolétariat est nécessaire. Des choses bien belles, surtout pour ceux qui veulent commander et ceux qui désirent la révolution sociale comme Vittoriuccio n° 31 désire la république socialiste.

La discipline est surtout invoquée par les chefs de parti pour, si cela était possible, empêcher la Révolution ou l’affaiblir, l’entraver et la dévier quand elle sera en marche. Car l’histoire ne nous montre pas d’autres issues : ou bien combattre par tous les moyens contre les autorités constituées, anciennes et nouvelles, afin que la révolution se poursuive ; ou bien être de braves gens disciplinés pour d’autres maîtres, qui nous livrent ensuite pieds et poings liés à n’importe quel Napoléon, tandis qu’ils forment la nouvelle classe privilégiée.

Parler de liens avec ces personnes ou ces chefs de parti, qui veulent avoir le monopole de la révolution, me paraît une absurdité, un non-sens.

Vous ne voyez donc pas, chers compagnons, que les très révolutionnaires maximalistes sont prêts à s’associer aux réformistes de la plus belle trempe, aux renégats d’hier, en somme, à ceux qui désirent la Révolution comme la fumée dans les yeux ? N’avez-vous pas compris qu’ils détestent par-dessus tout les révolutionnaires et les anarchistes ? Pourquoi ? Parce que, la Révolution, nous la voulons pour de bon, au prix de tous les sacrifices, et nous ne voulons pas la faire tout seul, mais avec les exploités, les mécontents, les indisciplinés qui sont épuisés de végéter dans ce régime bourgeois corrompu, qui cherchent enfin à se libérer de toutes les chaînes par une action violente. Que pouvons-nous avoir de commun avec les mauvais bergers, qui veulent faire la révolution au Parlement, avec leur salaire régulier de 15.000 lires, en attente d’une nouvelle augmentation ! Certes, nos maximalistes nous voient tellement d’un mauvais œil, que souvent ils essaient même de jeter de la boue sur nos meilleurs compagnons, d’une foi et d’une abnégation indépassable, d’une volonté inébranlable, que même les adversaires les plus acharnés sont contraints de respecter.

La compagnie de ceux qui veulent véritablement la révolution ne convient pas aux nouveaux dictateurs du prolétariat, pas plus que de faire la route avec ceux qui, comme nous, sont contre la dictature, quelle que soit la forme qu’elle prenne. Ils préfèrent la compagnie de ceux qui tiennent en horreur la Révolution. Pourtant, il y a environ deux mois, l’Avanti ! publiait un article de Bela Kun2 intitulé « Révolution et Révolution », dans lequel il disait que les réformistes comme Turati et compagnie sont et seront les bourreaux de la Révolution – comme le furent les sociaux-démocrates en Hongrie – et qu’il fallait rompre tout rapport avec eux, parce que, une fois éclatée l’insurrection, ils ne peuvent pas être autre chose que des traîtres conscients. Bela Kun pense que, dès aujourd’hui, on doit les traiter comme des ennemis.

Que les ouvriers socialistes ou les sympathisants lisent bien cet article, et qu’ils ne s’étonnent pas plus que ça de ce que nous avons dit. L’histoire, bien qu’écrite par Bela Kun, n’a donc rien enseigné aux maximalistes italiens ? Ou alors ils veulent être avec dieu et avec le diable, et ménager la chèvre et le chou ?

Si certains cherchaient à être plus cohérents avec eux-mêmes, et faisaient moins de promesses révolutionnaires au prolétariat pour ensuite l’abandonner ou lui retirer l’appui moral et matériel quand il descend dans la rue, ce serait toujours ça de gagner pour la cause de la Révolution, et pour tous ceux qui, comme nous, désirent la fin de toute usure bourgeoise.

Notre devise doit donc être, aujourd’hui et toujours : « Contre toute forme de discipline et de dictature, et contre toute forme d’autorité et de monopole, pour la Révolution Sociale, tant que toutes les libertés individuelles et collectives ne deviennent pas réalité, tant que toute domination de l’homme sur l’homme n’a pas totalement disparue ».

Faite place à la pègre indisciplinée ! C’est la marée qui avance, qui abat et renverse tout sur son passage. Ceux qui osent et savent détruire sauront reconstruire demain. Ceux qui sont incapables de créer un désordre, seront aussi incapables de créer un ordre.

Que le prolétariat cherche en lui la force, la volonté et l’audace. Qu’il ait confiance en lui et il vaincra.

Promoteo [Renato Souvarine]

L’Avvenire anarchico, année XI, n. 21 du 9 juillet1920

1 Vittorio Emanuele 3, alors roi d’Italie.

2 Homme politique hongrois, principal dirigeant de la République des conseils de Hongrie (21 mars-1er août 1919), régime inspiré très nettement de l’expérience des conseils ouvriers en Russie (en 1905, puis en 1917-1918) et en Allemagne (1918-1919).

La révolution anarchiste

« On a souvent répété : La révolution sera anarchiste, ou elle ne sera pas. L’affirmation peut sembler très « révolutionnaire », très « anarchiste », mais, en réalité, c’est une idiotie, quand ce n’est pas un moyen pire encore que le réformisme, pour réaliser les bonnes volontés et amener les gens à rester tranquilles, à supporter le présent en paix, dans l’attente du paradis futur ».

Voilà ce qu’écrit E. Malatesta dans Umanità Nova du 14 octobre 1922.

Nous sommes de ceux qui, pendant l’emballement, l’engouement et le délire dictatorial dont étaient possédés un grand nombre d’anarchistes pro-parti, ont insisté, plus que tous les autres, avec conviction et obstination, sur la Révolution Anarchiste. Car nous sommes convaincus que la mission des anarchistes, particulièrement dans les périodes révolutionnaires, est de prôner l’idée de l’Anarchie ; et non pas, en attendant que les masses deviennent anarchistes, de s’allier avec les partis autoritaires de gouvernement pour faire une révolution quelle qu’elle soit. Révolution qui, n’étant pas anarchiste, sera dans les faits une révolution gouvernementale. Cela signifie renoncer à notre fonction particulière d’anarchistes : cela signifie se suicider, tout court.

Il est grand temps d’apprendre, par l’expérience, que les partis autoritaires ne sont pas révolutionnaires, par nature et par définition. Ces derniers ne veulent pas la révolution. Ils recherchent les révolutions politiques, la succession des pouvoirs. Chaque contact ou accord avec eux, pour une révolution quelle qu’elle soit, est une abdication de l’Anarchisme, au profit de l’Autorité.

« Mais il est impossible de réaliser directement et immédiatement l’Anarchie, car les masses ne sont pas anarchistes ! », nous objecte-t-on.

Raison pour laquelle les anarchistes doivent agir en anarchistes jusqu’à la réalisation de l’Anarchie, en se déclarant en révolution permanente. Voilà leur tâche.

L’échec, ou la résorption de toutes les révolutions par l’Autorité, nous prouve précisément qu’« en dehors de l’Anarchie, il n’y a pas de Révolution » ; mais seulement un changement de joug et de maître.

Et c’est justement du sein des sociétés humaines que, à travers ces terribles expériences sanglantes, sont sortis les anarchistes, parce qu’ils persuadent les grandes masses de chercher le pain et la liberté dans l’Anarchie.

Seuls les anarchistes sont révolutionnaires.

« Puisque la révolution, pour accomplir son cycle prédestiné – écrit le philosophe Bovio – se présente comme sociale, alors le parti révolutionnaire doit être anarchiste. Il ne doit pas se montrer comme ennemi de telle ou telle forme d’État ; mais de la totalité de l’État… ».

Voilà dans quel sens la Révolution est Anarchiste. Elle doit chercher à libérer la société humaine des superstructures étatiques.

« En effet, de quoi s’agit-il, que comprenons-nous par Révolution ? – Ce n’est pas un simple changement de gouvernants. C’est la prise de possession par le peuple de toute la richesse sociale. C’est l’abolition de tous les pouvoirs […] ».

Et c’est lui qui a proclamé vivement qu’« en dehors de l’Anarchie, il n’y a pas de Révolution ».

Pour Michel Bakounine aussi la « révolution est l’expropriation du capital social et la destruction de l’État ».

Et, persuadé que les partis autoritaires voulaient une « révolution de gouvernement » pour devenir à leur tour « les classes dominantes et exploiteuses », il n’hésita pas, cinquante ans auparavant, à provoquer une scission à Saint-Ismier. Pourquoi, aujourd’hui, devrions-nous nous allier de nouveau aux partis autoritaires pour, ensemble, faire une révolution quelle qu’elle soit – sûrement gouvernementale – qui pourrait marquer, étant donné les engouements dictatoriaux, un recul sur le régime bourgeois lui-même ? Peut-être parce que, les masses n’étant pas encore anarchistes, nous ne pourrions pas réaliser l’Anarchie immédiatement, au lendemain de la révolution ?

Nous pensons que nos compagnons sont victimes du concept contingentiste et immédiatiste qu’ils ont du lendemain de la révolution… Ils sont victimes des fantômes qu’ils se sont eux-mêmes créés. Ils se sont jetés à la conquête des masses. Il y a des troupeaux anarchistes. Des promesses ont été faites. On leur parla de réalisations, de constructions immédiates, au lendemain de la révolution. Et il faut bien donner quelque chose désormais. Et puisque l’Anarchie ne peut pas se réaliser sic et simpliciter1 il faut s’allier aux partis autoritaires, pour faire une révolution quelle qu’elle soit, et pour réaliser ce quantum qui trouve sa place dans l’ombre de leur État ouvrier.

Nous avons des idées hétérodoxes sur le cycle de la révolution ; sur le lendemain de la révolution et sur la tâche spécifique des anarchistes dans le cycle de la révolution.

Disons tout de suite que le vaste et profond processus de destruction et de reconstruction que nous avons l’habitude d’appeler « révolution sociale » va durer toute une époque historique, laquelle prendra probablement des siècles.

Le rôle des anarchistes pendant ce vaste cycle historique a été défini avec efficacité, clarté et précision par Élisée Reclus : « Tant que l’iniquité durera, nous, anarchistes-communistes internationaux, nous resterons en état de révolution permanente. »

Convaincus de cette profonde vérité, cela fait longtemps que nous écrivons que « nous sommes en révolution permanente », et, tant que le dernier vestige d’autorité étatique et patronale n’aura pas disparu, nous le resterons.

Pas seulement ; mais nous sommes aussi convaincus que nous sommes depuis de nombreuses années en « période révolutionnaire », et nous croyons donc que l’expression au « lendemain de la révolution » est une expression très large et élastique.

Que veut dire « le lendemain de la révolution » ? « Le lendemain » peut aussi durer un siècle ou plusieurs siècles. Et l’Anarchie triomphera non pas à travers une, mais probablement à travers une série de révolutions… Et tant que l’Anarchie ne triomphera pas, les peuples ne changeront que de joug et de maîtres. Malheureusement, les parties les plus intelligentes, les minorités des populations ne deviendront anarchistes, et ne s’uniront aux anarchistes pour détruire tout gouvernement, qu’après s’être cognées aux « gouvernements », c’est-à-dire après avoir saigné et avoir été déçues.

Mais « qu’une minorité armée d’audace, de courage et de foi, puisse traîner vers les batailles les plus sanglantes et les plus vastes la grande partie de l’armée prolétarienne, c’est une promesse ferme et inébranlable de l’anarchisme.

Car la grande masse des ouvriers ne se persuadera de toute la grandeur de la révolution que quand elle aura pu jouir des bénéfices que celle-ci apportera » – affirmait un célèbre compagnon.

« Et puisqu’une révolution – précisait le doux Pietro Gori – si vaste et profonde ne se déroule et ne triomphe pas en un jour, en un mois, ou en un an, mais remplit une époque entière, et développe, presque à chaque instant de la vie quotidienne, ce phénomène singulier et éloquent – nous pouvons bien dire alors que nous sommes déjà en pleine révolution sociale… ».

Et Luigi Galleani précisait, bien et mieux encore :

« Si aujourd’hui l’Anarchie n’est pas, c’est évidemment parce que les conditions dans lesquelles elle peut s’établir et germer manquent, d’où la nécessité de la révolution. Il ne faut pas se faire une idée infantile de cette dernière, l’imaginant comme un éclair ou un météore. Si en poursuivant le suffrage universel, nous sommes toujours dans le cycle révolutionnaire de la déclaration des droits, s’il a alors fallu plus d’un siècle afin que les postulats de la révolution exclusivement politique de 1789 se réalisent, il faudra considérer que le cycle rénovateur qui sera inauguré par la révolution sociale durera plus encore, et que pendant cette longue, incessante et active expérimentation des formes et des rapports, l’humanité nouvelle trouvera les moyens de réaliser le rêve de liberté, d’égalité, de paix, énoncé par l’aspiration à la révolution anarchiste.

 

Parce tout le problème est là : nous savons que, les populations n’étant pas encore anarchistes, on ne pourra pas réaliser l’Anarchie immédiatement, après une, deux ou trois etc. etc. révolutions dans différents pays. Nous savons, malheureusement, que les révolutions seront résorbées par l’Autorité, c’est-à-dire par les partis autoritaires de gouvernement. Mais peut-être que la tâche des anarchistes est de s’allier avec ces partis autoritaires, de leur donner un coup de main pour résorber la révolution dans l’illusion de réaliser… quoi donc ? Ou bien, la mission des anarchistes est de « rester en révolution permanente », de tendre l’arc de toutes leurs forces, pour maintenir ouvert le cycle des révolutions le plus longtemps possible, et par-dessus tout de désigner immédiatement les « gouvernements » aux yeux des travailleurs comme les destructeurs de la révolution, pour que, en s’y cognant la tête, ils puissent apprendre que « la révolution est anarchiste, ou ce n’est pas une révolution ; mais un changement de régime et de gouvernants » ?

Ce n’est pas vrai qu’en prônant la « révolution anarchiste » on « fait le jeu de la bourgeoisie », parce qu’on renonce à la… révolution quelle qu’elle soit, faite d’accord avec les grands… révolutionnaires D’Aragona2 et Serrati3. Dans ce cas, c’est-à-dire dans la période révolutionnaire passée, nous avons accompli notre tâche. Il nous semble qu’Umanità Nova devrait le savoir.

Mais il nous semble que depuis que nos compagnons ont construit un Parti respectable, ils sont victimes du mirage de la reconstruction ! Et, pour reconstruire, ils s’allieraient avec le diable pour faire une révolution quelle qu’elle soit. Et ils sont tellement obsédés par cette grande et diabolique illusion reconstructrice qu’ils dénoncent urbi et orbi que nous prônons la révolution anarchiste, car nous ne voulons même pas un bout de révolution obtenue par des accords avec les Confédéralistes et les socialistes. Comme si nous avions la puissance thaumaturgique d’éviter et de conjurer les révolutions avec ce papier de rien du tout ! Vraiment, ils ont une belle et profonde conception de la nécessité historique !

Mais c’est justement parce que les masses ne sont pas anarchistes, parce qu’il sera impossible de réaliser immédiatement l’Anarchie, le lendemain même, que nous demandons à ces braves compagnons, si la période de démolition est déjà dépassée, et si nous sommes entrés dans la période de reconstruction. Et ils devraient nous dire précisément ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent reconstruire, en accord avec les partis autoritaires et avec leur révolution quelle qu’elle soit, qui ne soit pas un gouvernement, avec sa fourche et l’extermination des anarchistes !

Les révolutions adviennent – tant mieux – sans les accords avec les socialistes de gouvernement. Et dans celles-ci la tâche des anarchistes est de détruire dans la psychologie des foules l’ « idée » du gouvernement, et d’en empêcher le « fait »…

À la veille du Congrès Anarchiste de Bologne, en juillet 1920, Luigi Galleani avertissait ainsi les anarchistes « reconstructeurs » occupés à construire les « plans de réorganisations » pour la révolution imminente. Voilà donc ce qu’il écrivait :

« La prochaine révolution, qui devra renverser l’infâme ordre social de ses fondations, dans ses bases économiques, dans ses privilèges de classe, ne durera donc que « du samedi au lundi », durant lesquels les conseils d’usine accourront pour étendre sur les vieilles fondations la nouvelle maison qu’ils auront arbitrairement construite pour les citoyens affranchis de l’ordre nouveau ?

Ne nous faites pas pleurer !

Depuis 130 ans, la révolution de 1789, qui n’a investi que l’œuvre morte, que l’enveloppe extérieure de l’ancien régime, n’a jusqu’à maintenant pas réalisé les postulats de la Déclarations des Droits : nos bons « citoyens » sont toujours en meeting pour réclamer le suffrage universel.

Interprétée par les philosophes, par Giambattista Vico ou par Giuseppe Ferrari, l’histoire confie à chaque génération sa part de la tâche rénovatrice. La génération critique est dépassée ? C’est alors au tour de la génération qui doit commencer la démolition du vieux, de l’irrationnel, de l’inique. C’est le nôtre. Espérons qu’elle ne voudra pas y échapper, en empruntant la fonction reconstructrice des petits-enfants.

Elle doit détruire ! Creuser une tombe au passé, abattre tout vestige de l’ordre bourgeois, débarrasser le terrain aux enfants qui, libres, pourront rebâtir la ville libre de l’égalité et de la paix, de la justice et de l’amour, celle dont nous rêvons, qui sera leur orgueil et leur joie ».

Et quelques années avant, voilà comment il précisait la mission des anarchistes dans la période actuelle :

«Il n’y a devant vous qu’une forme et qu’un pacte de reconstruction : détruire ! Démolir, libérer le terrain des déchets et des débris du vieil ordre ; détruire ! Sans scrupule, sans pitié, sans repos, sans peur : détruire !

Ce sont les enfants qui viendront après qui édifieront la ville nouvelle et heureuse, dans toutes les soifs de liberté ils trouveront la consécration, la libre-pensée, le travail libre, l’amour libre, l’éducation intégrale et libre des enfants, et une égale garantie de la vie et la civilisation.

Détruire !

À la hache, aux pioches, et frapper fort : il n’y a pas d’autre remède! ».

S’allier avec les partis autoritaires pour les aider, par une révolution quelle qu’elle soit, à relever la fourche pour les… alliés anarchistes, cela revient à renoncer à notre tâche d’anarchistes, à abdiquer, à nous suicider.

Il faut rester en révolution permanente, jusqu’à la destruction du dernier vestige de l’Autorité, jusqu’à l’arrivée de l’Anarchie. Parce que l’Anarchie doit être réalisée par des anarchistes. Et les gouvernements doivent être fondés par les autoritaires. Aucun compromis entre anarchistes et autoritaires n’est possible ou utile, pour aucune raison.

Nous devons rester durablement contre les Gouvernements, les Autorités, et les partis d’autorité qui sont les embryons des gouvernements. Nous devons viser, avec toute notre énergie, la Révolution Anarchiste, car « en dehors de l’Anarchie il n’y a pas de Révolution ». Il n’y a qu’un changement de régime et de gouvernants.

« On ne passera pas à l’Anarchie – au sens d’une société de libres et d’égaux – comme ça, du jour au lendemain. Elle ne connaîtra une application universelle, pour ainsi dire, que quand l’humanité tout entière se sentira capable de vivre sans les formes de coercition actuelles. Et quand elle les renversera car elle ne les considère pas nécessaire, mais nuisible. Mais si nous ne pourrions vivre l’anarchie que dans un lointain futur, et que les générations naissant aujourd’hui la salueront certainement, nous pouvons, et nous devons, dès aujourd’hui, vivre l’anarchisme.

Parce que l’anarchisme se propose de déterminer la lutte qui existe aujourd’hui déjà, latente, dans le sein de la société, dans une direction profitable à tous. L’anarchisme se propose de réveiller l’esprit de rébellion innée dans le peuple, et de le pousser à la révolte contre les classes dominantes.

À travers une série d’insurrections et de révolutions, le prolétariat atteindra son émancipation intégrale de la servitude économique, politique et morale ».

Les anarchistes doivent travailler pour la révolution anarchiste.

Renato Souvarine

L’Avvenire Anarchico, 1922

1 Locution latine qui signifie «de manière si simple»

2 Homme politique italien, alors député socialiste et premier secrétaire de la Confederazione Generale del Lavoro.

3 Militant communiste italien qui dirigea le journal socialiste l’Avanti! À partir de 1914.

Centralisme et anarchisme 

I

Un dieu au « centre » de l’Univers, avec toutes les hiérarchies, pour régir l’harmonie de la création… ; un « centre » ordonnateur sur terre – avec tous les… partis providentiels – qui voit, organise, discipline et commande pour « créer » l’ordre entre les hommes incapables – par malédiction divine – de s’occuper de leurs affaires eux-mêmes, voilà l’idée théologique, matrice de toutes les autorités terrestres. C’est le centralisme.

L’« ordre (social) naturel » issu spontanément comme manifestation anarchiste de toutes les forces vives, opposées entre elles, laissées en pleine liberté, s’équilibrant par elles-mêmes, par vertu immanente et particulière, c’est-à-dire par les actions et les réactions de la loi universelle de l’attraction et de la répulsion, qui régit et règle tous les mondes : l’Univers ou l’universelle vie physique, végétale, animale et sociale, sans aucun « centre » providentiel, tuteur, ni externe ni interne, mais uniquement par les lois naturelles d’affinité et de cohésion, voilà l’idée naturaliste, anarchiste. C’est l’anarchisme.

L’ascension humaine, pénible mais inexorable, progresse du centralisme vers l’anarchisme. L’Humanité maîtresse de son destin, qui se guide d’elle-même, en toute liberté, voilà la destination humaine.

Dans les termes de Pisacane, c’est le chaos qui, laissé libre, une fois brisées les hiérarchies, les constructions politiques artificielles, l’ordre et les ordonnateurs autoritaires, s’« ordonne » de lui-même, naturellement. C’est l’Humanité qui s’auto-gouverne dans chaque individu parvenu à la liberté, à l’Anarchie ; à la pleine et consciente disposition de sa souveraineté.

C’est l’homme fait adulte, qui redresse son dos, qui se relève, lève le front et affronte les rayons du soleil, qui regarde les dieux – qui s’en vont – droit dans les yeux, de pair à pair ; et les semi-dieux de l’Olympe délabrant des Gouvernements et des Organisations ; qui revendique, et convoque, avec les droits naturels, la capacité morale et intellectuelle, politique et économique de régler ses affaires par lui-même, en dehors de tout « centre » politique tuteur, qui s’effondre avec l’affirmation des droits naturels de la conscience humaine adulte.

La Centrale qui veut tout diriger et régir, tout ordonner et commander d’en haut, c’est le retour de l’idée autoritaire primordiale : la subordination de l’individu qui abdique face à la communauté centralisée. Voilà l’âme et la substance des Partis politiques Autoritaires, qui sont les « embryons » des Gouvernements de demain. La « Centrale » pyramidale, avec ses fonctionnaires et sa bureaucratie qui prendra le Pouvoir : les suiveurs sont la matière brute pour faire levier et abattre le vieux pouvoir, pour faire de la place aux « bons pasteurs », aux « tyrans éclairés » aux « meilleurs gouvernants » qui les rendront libres et heureux…

L’anarchisme est donc la tendance vitale, naturelle chez les individus, à l’intégration de l’autonomie. Elle tend à détruire, à transformer la masse brute en individualités autonomes, pensantes, capables d’agir par eux-mêmes, souverainement. Donc, l’Anarchisme est l’antithèse du Parti politique, – effet et cause des Gouvernements ; et « moyen », selon Proudhon.

La Centrale pyramidale de la hiérarchie partitaire se base sur les dos courbés des masses mineures et minorées, éternelle chair à politique gouvernementale, chair à élections, chair à barricade.

 

À l’origine, c’est-à-dire au début du réveil des masses et des premières charges et accès de rébellion chaotiques et spontanés, les Centrales se sont constitués, sous la pression des événements, sur le prétexte fondamental qu’« un centre est nécessaire pour ordonner, étendre la coordination et la simultanéité des mouvements impulsifs et sporadiques ». Ainsi, si le monde bourgeois se modelait sur l’architecture hiérarchique divine, le monde du travail, imprégné de superstitions religieuses et autoritaires, se modulait sur le monde bourgeois : sur les hiérarchies partitaires. Et les Centrales enrégimentèrent des millions d’encartés, et la carte remplaça la conscience. Les Centrales devinrent des « États-Majors » puissants, commandants des armées de suiveurs apathiques, acéphales, perinde ad cadaver1.

Il y eut une époque – de 1870 à 1914 – où le seul fait de s’organiser conférait automatiquement conscience et capacité. Chaque « encarté » devenait un militant « conscient et évolué » par l’acte mécanique de payer la «cotisation ». La machine des cartes s’était thaumaturgiquement transformée en incubatrice de consciences. Et les Organisations grandirent… ; et leur incapacité et impuissance se révélèrent et se manifestèrent proportionnellement à leur potentiel numérique et financier. C’est qu’un encarté plus un encarté font deux suiveurs. Pas deux forces. Une union d’inconscients encartés « en règle avec les cotisations », fait tout au plus un troupeau. Pas un groupe d’affinité dynamique, animateur.

La Conscience présuppose tout un long effort intérieur sur soi-même. C’est la conquête de soi-même. C’est l’Humanité qui s’identifie dans chacune de ses composantes.

La force opérante dynamique ne s’obtient que par l’union des idées des individualités « s’agrégeant » les une aux autres, naturellement ; et agissant sur la même ligne tactique par lien moral solidaire, en dehors de tout centre figé, externe ou interne, exécutif ou directif. Par loi d’affinité et de cohésion, tu crias, oh Bovio immortel, en vertu du « mode naturel » d’union d’idées libertaire, autonome, etc. entre anarchistes, parce que les divers et multiples noyaux anarchistes idéaux dynamiques accomplissent totalement leur mission historique dans le sillon enflammé du séculaire cycle historique destructeur et rénovateur de la Révolution Anarchiste, sans les fatales déviations partitaires et autoritaires.

 

L’associationnisme volontaire, spontané et naturel est un moyen, non pas la fin.

Il n’est donc pas vrai que la santé et les fortunes de l’Anarchisme peuvent s’identifier, anarchiquement, avec le mouvement purement mécanique de l’augmentation et de la diminution des groupes ou des suiveurs, c’est-à-dire des cartes ou des « cotisations » (cela revient au même) de l’Union Anarchiste Italienne.

L’Anarchisme n’est pas, et ne peut pas être un Parti politique. Il ne cherche pas à enrégimenter sous la tutelle de la Centrale, les masses grégaires « en règle avec les cotisations ». La dynamique de l’Anarchisme, c’est-à-dire le mouvement, l’activité spontanée de l’Anarchisme, se base sur les Consciences autonomes, conscientes, œuvrant par un feu intérieur, par un tourment de foi, d’accès de volonté, de toute la libération de toutes les archies partitaires.

Le mouvement doit être le résultat de l’activité organique de tout son organisme un et multiple…

L’euphorie, dirait l’ami Gino Del Guasta. De la fonctionnalité autonome de toutes ses parties ou regroupements volontaires, d’idées, autonomes, qui le composent. Autrement le mouvement d’un organisme par impulsion centrale d’un « centre figé et conforme, excécutif ou directif » est sujets aux lois biosociologiques naturelles, par lesquelles l’organisme est frappé d’atrophie au centre, d’hypertrophie aux parties périphériques. Il subit la loi de la contraction, du déclin et de la mort.

C’est dans ce sens profondément biologique – que l’histoire confirme avec la chute des anciennes civilisations – que Kropotkine pouvait affirmer que l’État est la mort et l’Anarchie la vie, c’est-à-dire que la Nature et les êtres naturels, libérés des superstructures létales, se développent naturellement, sans se déformer dans les constructions artificielles ordonnées pour produire l’ordre… C’est ainsi que Pisacane, comprenant bien la vie de la Nature, pouvait écrire sa devise philosophique profonde : « le chaos créera, naturellement, l’ordre ».

C’est par cette loi des organismes naturels – et la société, comme la pierre, la plante et l’animal, est aussi un organisme naturel – que les Centrales sont des freins au développement des actions autonomes et libertaires des individus et des regroupements d’affinité spirituelle.

La Centrale ordonnatrice sur terre dérive, historiquement, de l’idée de dieu qui régit et gouverne l’Univers depuis un « centre » fixe…

 

C’est pourquoi, quand dans Pagine Libertarie du 18 juillet 1922, Levi – avec le feu vert de Carlo Molaschi, désormais lui aussi partitaire ! –, propose la nécessité du Parti Politique Anarchiste et d’une Politique conformiste, il travaille pour les malheurs, la ruine et la dégénérescence de l’Anarchisme, qui est la résultante de l’activité libre, « mouvement historique dynamique qui évolue en liberté », pour qui toutes les règles, ou formules ou cadres fixes, sont d’étroites prisons déformatrices, déviatrices, fatales, mortelles.

Encore et toujours, la politique du Parti Politique Anarchiste ce n’est pas la « tactique anarchiste », même si Levi (qui c’est ? Merlin, peut-être?) se réclame intelligemment de l’autorité morale de Malatesta

 

Même Charles l’Ermite désormais arrivé bon dernier à la…ligne d’arrivée romaine, dans Umanità Nova du 22 juillet incite « ceux qui sont restés fidèles » au « Programme Anarchiste » à RECOMMENCER… à enrégimenter les suiveurs dans les groupes, les groupes dans l’Union… « qui étaient un bloc hier » et qui aujourd’hui… ne le sont plus.

En effet, « hier les anarchistes étaient orientés et sûrs – dit Molaschi –, aujourd’hui ils sont désorientés et à la débandade » « à cause de la tendance académique ».

Non, cher Carlo Molaschi, les responsables de cela ne sont pas « ceux qui jettent le désespoir parmi les compagnons, et rompent l’harmonie et la cohésion des groupes » pour faire « de l’académie de tendance pour maintenir en vie la flamme d’un anarchisme pur ».

Oh, Carlo Molaschi, c’est toi qui dis ça ! De l’académisme glacial, désorientateur, bouleversant, ni-hi-li-ste, etc etc, tu en as fait beaucoup, toi, beaucoup trop même ! Nous, nous sommes toujours là, inébranlables, inaltérés et inaltérables, pour vulgariser modestement l’ancien, le bon et l’immortel anarchisme de Bakounine, de Kropotkine, de Reclus, etc. etc., que ton ami Levi, dans Pagine Libertarie et ton ami Charles l’Ermite dans Umanità Nova, tendent, selon nous, à obscurcir, à corrompre, à dégénérer, en prônant publiquement la vieille et autoritaire tendance romaine pro Parti Politique Anarchiste, avec une politique unitaire et uniforme, inspirée par une Centrale directive. En définitive c’est ce qu’en toute logique demandait Trento Tagliaferri. C’est, à l’état embryonnaire, l’U.A.I.

Que Levi s’unisse à Charles l’Ermite dans l’effort de développer, de consolider et d’accroître l’U.A.I. ; et il fondera le Parti Politique Anarchiste sur les ruines de l’Anarchisme.

Si l’U.A.I. avait effectivement été une « libre entente » entre consciences libres (et non pas un embrigadement chaotique de suiveurs), peut-être aurait-elle été, « submergée – comme tu le déplores – sous le déluge des critiques injustes » ?

« Ce n’est pas vrai que l’Union est un Organe centralisateur » – écris-tu. Eh bien, nous soutenons qu’elle (organisme permanent et fixe avec ses hiérarchies : Conseil général et centre interne, exécutif et directif ; pour réguler, conformer, uniformiser et centraliser les rapports entre les groupes, en les subordonnant) est inséparable de la centralisation et de l’autorité. Deux possibilités qui se révéleront, qui s’établiront avec le développement de la puissance numérique et financière de l’Union.

Selon nous, le salut et les possibilités du mouvement anarchiste, autonome et décentralisé, c’est-à-dire fonctionnant sans centre, sont en dehors des Unions et des Partis ; des systèmes et des formations fixes propres au monde bourgeois hiérarchique, subordonnant l’individu à la Centrale.

Nous contestons ton affirmation simpliste, à savoir que le désarroi et la submersion sont dus au « déluge des critiques injustes… à l’académie pour garder vivante la flamme de l’Anarchisme pur ». L’unique cause du désarroi, etc. etc., est précisément dans la terrible extermination et compression des énergies anarchistes par le furieux ouragan contre-révolutionnaire qui sévit, et dans la tactique, partitaire et bâtarde, des dirigeants composant avec les partis politiques.

Ton exhortation « il faut réorganiser les groupes, renforcer les organismes, redonner de la vie au mouvement » est elle aussi simpliste. Ne disais-tu pas, jusqu’à hier, que le problème est de « faire mûrir les consciences » ? Peut-être que les 200 groupes…et les 18.000 suiveurs ne constituaient pas assez de…consciences ?

Le Parti enrégimente des membres inconscients « en règle avec les cotisations » ; il ne fait pas mûrir les consciences. Si l’Union se basait sur les consciences, aurait-elle été « submergée par le déluge des critiques injustes » ? – « Recommencer » ? À partir d’où ? De la formation des consciences, ou bien… de la ligne d’arrivée romaine ? Du Parti ?

Car c’est sur la vieille carcasse romaine que tu t’es embarqué. Avec toutes les voiles au vent, la proue en direction du Parti Politique Anarchiste. Le Partie c’est la Hiérarchie. Et l’Union c’est le… Parti au stade embryonnaire. Qu’on lui donne du temps, et qui vivra, verra… la chrysalide partitaire s’envoler du cocon unioniste. Personne ne cherche à faire des efforts pour la formation des consciences. « Garder en vie la flamme de l’anarchisme pur » dans un tel naufrage et dans de telles crises de partis et d’hommes est une chose qui attire vers soi toutes les hostilités. Dans les débris, une seule voie émerge : « Tous les malheurs nous tombent dessus parce que nous ne sommes pas organisés !… » La fin du monde est arrivée, parce que nous avons été pris et surpris… désorganisés ! Ô prodige de l’Organisation ! Elle seule pouvait nous sauver de la guerre mondiale. Elle seule pouvait donner une direction anarchiste à la révolution russe. Elle seule pouvait faire triompher la révolution en Italie. Personne ne questionne le rapport entre ces cataclysmes mondiaux et la superstition atavique dans les croyances autoritaires et gouvernementales des masses et des dirigeants sauveurs. Personne ne se demande si on a assez travaillé à la formation des consciences, à la création du milieu, de la psychologie anarchiste, des minorités initiatrices, animatrices, d’un mouvement anarchiste autonome déterminant et décisif dans les événements.

Le problème libérateur que pose l’histoire à l’Anarchisme, est un problème de maturité des consciences, de création d’un mouvement anarchiste dynamique historique, qui résout le problème millénaire de la conquête du pain dans la liberté par une série harmonique et progressive de révolutions remplissant un cycle historique entier.

La science et l’expérience anarchiste se forgent dans le feu des révolutions. C’est même dans les terribles défaites que l’anarchisme libérateur s’illumine de vérité à travers les Révoltes, multiples et collectives, avec lesquelles on ouvre et trouve sanglantement la route, sur les murailles de l’Autorité. L’Anarchisme est l’effort vital de l’Espèce humaine vers la vie et la liberté.

Il est immortel comme la vie. Sa puissance est dans la conscience humaine et dans la volonté des anarchistes de vivre et de mourir pour vaincre.

Ceux qui affirment que « nous avons été battus et vaincus » successivement par la guerre et par la réaction, car « nous étions désorganisés ou pas assez organisés » se trompent.

L’Anarchisme est imbattable. Les forces anarchistes de la vie et de la libération luttent dans toute l’arène ensanglantée du monde, contre les forces autocratiques de l’oppression et de la mort.

À la fin du cycle historique, Prométhée l’immortel libérera l’humanité. La tâche historique des anarchistes est de donner du sang, des os et des nerfs au Prométhée libérateur. De créer la puissance spirituelle et matérielle de la libération, de toute la libération, par une série de révolutions peureuses et terribles, durant un long cycle historique, et qui génèrent la souveraineté de l’individu sur la ruine de l’Autorité, des archies et des hiérarchies partitaires.

L’Anarchisme est donc, historiquement, un problème de consciences, de « cohésion spontanée entre de libres énergies solidaires », jusqu’à former le mouvement historique déterminant et décisif. Et non un pas un problème d’embrigadement politique de suiveurs.

 

II

Malatesta aussi, dans les pages d’Umanità Nova, remarque de temps en temps, avec regrets, que toutes nos défaites et malheurs nous sont tombés dessus et « que nous sommes vaincus et isolés » parce que « nous sommes désorganisés ou insuffisamment organisés… ».

« Les autres – observe Malatesta – ont des sections, des ligues, des fédérations, des administrateurs… » qui écrasent les mouvements, après s’en être servis au profit de leurs buts. C’est ainsi que, selon Malatesta, la Settimana Rossa, l’occupation des usines – et d’autres mouvements… – ont échoués, car nous étions non préparés, impuissants, « désorganisés ou insuffisamment organisés ». C’est vrai, les « autres » (C.G.d.L et P.S.I.) ont en effet des sections, des fédérations et des administrateurs, etc., c’est-à-dire des Organes Centraux, des États-Majors et des Hiérarchies pour – une fois les buts fixés atteints – écraser les mouvements en nous laissant – « vaincus et isolés » –…maudire et crier à l’énième « trahison ». Mais il faut aussi reconnaître que les Centrales sont faites (non pas pour « coordonner, étendre et généraliser » les mouvements), mais plutôt pour les embrigader, les enrayer, les empêcher, les étouffer et les écraser. Sur les mouvements insurrectionnels spontanés à partir de l’armistice : du mouvement contre la vie chère jusqu’à l’occupation des usines il y aurait beaucoup à écrire. Il faudrait analyser, approfondir, et considérer les deux puissances qui se sont alors retrouvées face à face ; considérer la force expansive, dynamique, la préparation armée (évanouie dans le… néant!) de la puissance insurrectionnelle populaire ; examiner quelles furent l’activité, l’attitude et l’influence des Centrales sur la psychologie des foules, y compris celle de la Centrale Anarchiste ; enfin, établir si – oui ou non – les Centrales – toutes les Centrales ! – servent à paralyser, à empêcher, à étouffer les libres initiatives insurrectionnelles, jusqu’à disperser et annuler les mouvements spontanés…, car, ou bien ils n’étaient ni…prévus, ou ni préparés, ou immatures ; ou bien ils n’étaient tout simplement pas « préordonnés et commandés » par les Centrales, qui pendant plus d’un an se courraient après dans toute l’Italie afin de créer la chimérique « centrale unique » qui pourrait les…ordonner et les commander d’en haut, au moment voulu !

Nous pourrions facilement démontrer et documenter que c’est précisément l’idée fixe (autoritaire) selon laquelle il fallait « organiser » la révolution, qui l’a dispersée, annulée, détruite, et qui a aussi paralysé les forces anarchistes de la libre initiative… Il est en effet notoire qu’à certains moments, à certains instants historiques culminants, décisifs, tout le monde – y compris nous autres anarchistes –, nous dominions les événements, nous freinions, nous arrêtions le mouvement, pour attendre les… ordres des Centrales, même celles syndicalistes et anarchistes. Ce n’est que par charité anarchiste que nous nous taisons sur certains épisodes historiques, sur certains moments d’attente… nom de Dieu, alors qu’après avoir neutralisé les autorités, maîtres des rues (et des…casernes!) et armés, nous attendions… nous attendions de… mieux « nous organiser » pour une prochaine fois ! Alors que la révolution s’offrait impudemment dans toutes les places, nous disions : « nous ne pouvons pas faire la révolution tout seul. Il faut le front unique avec les partis…autoritaires…contre-révolutionnaires ! » par définition.

Les socialistes renvoyaient tout au lendemain, car ils n’étaient pas prêts – ou qu’ils étaient en train d’élaborer – « les organes du commandements ». L’idée obsessive de Serrati !

Les communistes disaient ensuite qu’avant de « la commander » il fallait conquérir « les postes de commandements ». Remplacer l’énergique Bordigua par le tendre Serrati.

Dans les grandes lignes, on peut dire que c’est l’idée fixe d’une Centrale pour « commander » la révolution, qui a empêcher à celle-ci de s’étendre, naturellement, par elle-même.

A vrai dire, les mouvements se sont étendus là où leur potentialité dynamique le permettait, malgré la friction et le poids mort des Centrales, qui se révélèrent être des boulets.

Puis les masses furent toutes perturbées, paralysées par la croyance superstitieuse d’une intervention des Centrales énergique et décisive… au bon moment. Ainsi les masses, virtuellement triomphantes, à chaque fois, s’arrêtèrent au moment critique et se suicidaient, reculant, capitulant…

Nous attendions tous le « miracle » des Centrales ! C’est si vrai qu’un ministre célèbre à l’époque put… dire (ou nous glisser à l’oreille) « que dans ces moments décisifs, critiques, une poignée d’hommes décidés, de révolutionnaires talentueux, pouvaient défoncer le régime sans écoulements de sangs ! Les anarchistes devaient le faire… La bourgeoisie avait déjà décidé d’affronter, de dévier, d’endiguer la révolution en proclamant la République ! ». La République de Modigliani et Nitti était un état d’esprit bourgeois diffus.

Selon nous, les mouvements ont échoué avant tout parce que nous avions peur de n’être pas suffisamment organisés, préparés et armés ; puis parce que nous n’étions pas assez décidés, volitifs, audacieux, et autonomes, c’est-à-dire anarchistes. Nous oublions l’imprévu de l’histoire. Car il n’y avait pas – et il n’y a pas – maturité de conscience. Car nous avons négligé de créer un mouvement anarchiste autonome, séparé des partis politiques, qui nous ont étouffés, nous anéantissant. À certains moments de l’histoire, l’histoire est dans les mains des minorités initiatrices mélangées aux foules révoltées, au milieu desquelles les anarchistes ont une place naturelle.

Il faut avoir le courage de confesser qu’il n’existe pas un courant – ou mouvement anarchiste dynamique qui œuvre avec indépendance, énergie et décision dans les mouvements populaires, qui se fonde avec la masse, qui agisse par elle-même, qui s’y insère pour les étendre, les généraliser et entraîner les « autres » – non pas avec des accords bâtards – mais avec l’exemple, avec les nécessités péremptoires des faits accomplis. On a peur de gâcher et de perturber les ordres des Centrales, si bien que face à elle, nous nous paralysons mutuellement, nous nous arrêtons et nous nous suicidons. Et l’instant psychologique s’évanouit, se dissout ; et les anarchistes manquent ainsi à leur mission historique d’initiateurs, d’animateurs et de moteurs, pour se disperser, s’annuler et se suicider dans les Centrales des Partis Politiques qui, les absorbant et les baladant, les mettent en bouteille.

Si l’on observe avec l’œil objectif de l’histoire, en synthèse, la série des mouvements dynamiques insurrectionnels durant le biennio ‘19-’20, on remarque avec stupeur l’absence de l’action anarchiste autonome, initiatrice et propulsive, c’est-à-dire l’attaque audacieuse, à fond, pour la libération totale, celle des minorités initiatrices, des anarchistes, qui, fondues et mêlées aux foules insurgées, pouvaient et devaient mettre en mouvement cette puissance démolisseuse pour renverser les Centrales, les Partis, les Autorités, mais à la place, nous faisions de la haute politique… unitaire !

Voilà : – Le mouvement spontané de la vie-chère survient ? – Eh bien, que fait-on ? On attaque à fond ?…Doucement, doucement !…Il faut nous mettre d’accord, nous unir… Ne gâchons rien en nous précipitant. Patientons. Il faut « organiser » un mouvement général et simultané avec toutes les Centrales. Et nos dirigeants se précipitent à… Bologne pour « composer », pour « agir tous ensemble, à une date et une heure fixée ! ». Et, les Autorités alors neutralisées, le peuple confisquait, expropriait, maîtrisait les places. Les soldats fraternisaient… Il suffisait de donner l’« En avant ! ».

Ancona, Bari, Viareggio insurgées ? Nos dirigeants courent, passant de Milan à Rome, de Rome à Gênes etc. etc., pour convaincre, pour pérorer, pour supplier les Partis Politiques (de gouvernement) de s’unir à nous ; pour faire le « front uni » ordonnateur de la révolution. Et on pourrait continuer !… Nous étions devenus un « Parti » reconnu, ordonné, discipliné, sérieux, responsable, éduqué… à ne pas gâcher,… les œufs (et les grosses affaires) dans le panier des politiciens. Nous voulions l’« accord », la « concorde », avec tout le monde et à tout prix. Nous tolérions même l’escroquerie américaine électoraliste de 1919 sans trop réagir ni trop nous indigner. Nous encouragions la diversion du réformisme économique, horaires et salaires, et, le grand profite profite, peuple. Lénine viendra !… Cortèges, Congrès, fêtes, drapeaux… Quelles confessions amères il faudrait faire. Mais une observation survient, elle bondit spontanément des faits ; la voici : l’expérience fondamentale, claire, précise, anarchiste, démontre incontestablement que les Centrales ont retirer aux masses – même à l’élite –, qu’elles les ont spolié du sens de la responsabilité, de la sensibilité de la solidarité dans l’action révolutionnaire. Voilà pourquoi, quand le mouvement déborde, elles restent frémissantes, mais à l’arrêt, sourdes, réticentes, incertaines et indécises. Elles voudraient bondir, s’insurger ; mais elles sont frappées par une sorte de paralysie invisible qui les retient : c’est comme si elles avaient peur de se tromper, de gâcher ; elles ne savent pas si elles font bien ou mal : elles sont sans conscience et sans yeux et elles se livrent à la soi-disant clairvoyance absolue, à l’omnipotence présumée et à la sagesse calculatrice des Centrales. Pendant ce temps, les dirigeants s’essoufflent en se poursuivant d’une ville à l’autre. Ils ne font que s’essouffler à convoquer des séances et des assemblées… secrètes. Les masses sont dans les rues, frémissantes et puissantes, mais immobiles, le nez en l’air, vers l’Olympe des semi-dieux… apeurées, hébétées, emportées par les événements exceptionnels. C’est alors que l’on discute, que l’on juge, que l’on tranche, que l’on mesure les masses et les forces, que l’on étudie et calcule les événements, que l’on pèse les probabilités. On s’efforce de prévoir… l’imprévu. Naturellement, les deux tendances (contre-révolutionnaire et révolutionnaire) se heurtent, s’opposent, se paralysent, paralysent le mouvement. Les chefs, sous l’énorme poids de la responsabilité multipliée par les insurgés (à qui ce sens exquis de la responsabilité est retiré) tremblent, vacillent, titubent… doutent et, n’ayant pas en mains… l’imprévu, renvoient la victoire, par anticipation, au 20-21 juillet !

Entre-temps, la force expansive des masses, parvenue au Zénith, décroît, s’évanouit ;… l’instant psychologique a fui, l’atmosphère blanche s’éteint, alors que dans leurs assemblées les « organisateurs » se creusaient les méninges à propos de « ce qu’il faut faire ! ». De sorte que, aujourd’hui en Italie, tous admettent, même les chefs et les organisateurs, que si au cours de la période dynamique, les masses avaient été libres de disposer d’elle-même de manière autonome, c’est-à-dire sans Centrales ou Unions perturbatrices, mais en pleine possession de leurs consciences et du sens de responsabilité, elles auraient brisés leurs chaînes et conquis la liberté.

C’est précisément là que se trouve l’essentiel de l’expérience anarchiste qui, lumineuse, bondit des mouvements même, que nous tous avons vécu. En insufflant et en diffusant auprès des masses la croyance néfaste et thaumaturgique qu’elles sont là pour les libérer, les Centrales les perturbent, les paralysent et les interrompent dans leurs élans, dans leurs attaques et dans les révoltes. Seules les masses ont le don historique de saisir l’imprévu. Discipline et libre initiative s’annulent mutuellement, comme la politique et l’action anarchiste.

À certaines heures dantoniennes, seule l’audace fait l’histoire. Ce sont les « forts » qui font l’histoire, dit-on. La discipline se révèle être un frein monstrueux, car, aux heures décisives de l’histoire, elle crée une psychologie de chèvre et une attente miraculeuse. Voilà pourquoi, nous qui avons vécu les mouvements, qui avons erré autant que les autres, qui avons, pour ainsi dire, toucher du doigt à quel point l’existence de la Centrale – même anarchiste – est pernicieuse, néfaste, fatale, voilà donc pourquoi nous sommes contre l’Organisation, la centralisation des anarchistes dans une Union uniforme et disciplinée. Car, aux heures décisives, elle prive chacun de l’initiative, des décisions extrêmes. Tous attendent les ordres d’en haut. Tous s’illusionnent sur le fait que « d’autres » (les compétents, les dirigeants) sont en train de préparer le miracle, « en organisant » l’événement. À l’inverse, la tâche des anarchistes est de se fondre dans les foules, de s’identifier à elles, d’en devenir les centres moteurs de libération, les points d’agrégations des masses, jusqu’à se transformer en une seule puissance d’attaque démolisseuses des murailles autoritaires. C’est la mission des « minorités initiatrices et motrices » qui doivent savoir saisir certains moments et certaines opportunités historiques. En Italie, pendant la période dynamique 1919-1920, nous n’avons pas accompli cette mission anarchiste.

Pourquoi ? Car, selon notre modeste avis, nous avons tous été dévié, perturbé et paralysé par la Centrale, qui poursuivit la chimère d’« organiser », avec les autres Centrales, la révolution, alors que – c’est bien de le rappeler – leur programme fondamental était… d’« éviter la révolution » ! C’est dur et amer, nous le savons ; mais c’est ainsi. Il ne suffit pas de nous crier « calomniateurs ! », « diffamateurs ! », pour éloigner le calice amer que les confédéralistes vous ont fait boire jusqu’à la lie !

L’idée folle et aberrante de vouloir faire la révolution de manière unitaire, avec les plus typiques représentants du réformisme politique et économique contre-révolutionnaire italien, explique pourquoi et comment on a laissé s’évanouir les occasions historiques faciles et grandioses. Mais cette « idée folle et aberrante du front unique » avec les contre-révolutionnaires pour faire la… révolution, est le fruit légitime de l’autre idée obsédante du « Parti Politique Anarchiste avec une discipline extérieure » afin d’être traité comme des pairs par les Partis Politiques Autoritaires. Pour faire de la « politique » !

Voilà énoncés, expliqués, élucidés, de manière synthétique, les raisons pour lesquelles, après la terrible expérience faite in corpore vili – sur notre peau – nous nous sommes campés contre toute idée d’organiser les anarchistes, politiquement, dans des Unions ou des Partis. Parce que nous considérons que cela est fatal à l’action anarchiste et à l’anarchisme. La discipline – la seule existence de la Centrale – paralyse et tue la libre initiative et le sens de responsabilité.

Il est grand temps de tous nous persuader que les Partis Politiques sont, par nature et par définition, des regroupements gouvernementaux, donc antirévolutionnaires.

Dans l’idée folle et aberrante d’ « organiser » la révolution avec les contre-révolutionnaires, voilà la cause première de l’échec des mouvements ; et de notre impuissance et incapacité. Ici, et pas ailleurs.

D’ailleurs, l’histoire est là pour nous prouver que dans ses pages, il n’y a aucune trace d’une Centrale qui ait… « organisé, ordonné et commandé » une révolution, dans aucune partie du monde, ni dans les temps modernes, ni dans les temps anciens. Elles advinrent toutes de la libre initiative, de l’explosion populaire d’en-bas, contre la volonté obstinée des centrales des partis ; explosions s’étant généralisées par l’insertion, par l’adhésion d’autres libres énergies solidaires et spontanées, par vagues concentriques, dont le mouvement général n’est que l’accumulation des milliers et des milliers de mouvements partiels et… individuels… Le mouvement se forme dans l’épicentre par impulsion intérieur, non pas par « ordre » d’en-haut. Et il se propage par vibrations émotives, solidaires.

C’est sur cette loi analytique de la sociologie qu’il faut adapter la tactique anarchiste, qui elle est en contradiction criante avec un quelconque bâtard de Parti Anarchiste à la politique unitaire et uniforme, élaborée par un « directoire » de dirigeants compétents.

Et l’Union, avec son « Conseil Général », est un Parti.

III

Règle historique universelle : les Centrales ont toujours empêché, étouffé et écrasé les mouvements populaires spontanés. Tout au plus, elles les exploitent, les utilisent à leurs fins gouvernementales ou les dressent comme des épées de Damoclès dans les jeux politiques et dans les crises ministérielles. Nous n’avons jamais ni vu ni même entendu parlé de ce mouton à cinq pattes : c’est-à-dire d’une centrale révolutionnaire, termes qui s’excluent l’un l’autre, comme gouvernement et révolution.

Il y a des exemples… par exemple, celui de la Centrale allemande qui, en pleine insurrection galopante – le 9 novembre 1918 encore – se campait contre la révolution et conjurait ses suiveurs à ne pas prêter l’oreille aux « agents provocateurs », tandis que depuis Hambourg et Kiel elle se précipitait comme une avalanche vers Berlin dans les trains blindés ; et alors que depuis 2 jours déjà, Erich Müsham avait arboré l’étendard de la Révolte sur la Commune de Munich.

Le plus fort c’est que la Centrale, créée pour « organiser et coordonner » la révolution, ne la percevait pas, ne la… voyait même pas venir !

À Paris, Kerensky raconta qu’au cours des derniers jours de février 1917, toutes les centrales se réunirent chez lui, à Munich, pour discuter et délibérer à propos de la « situation russe ».

Tout le monde discuta et conclut qu’il n’y avait rien à faire. Aucun nuage dans l’horizon social… En mars la révolution éclatait !

Mais il y a mieux encore : cette même fameuse révolution d’octobre trouva une grande hostilité de la part de la… Centrale bolchevique !

L’histoire de l’Italie est trop récente et… brûlante pour insister cruellement. Les mouvements étaient sic et simpliciter renvoyés à… demain pour donner le temps aux Centrales de… « les organiser et les ordonner… générales et simultanées » à une date donnée, du haut du poste de commandement par une élite de « délégués et de dirigeants compétents » investis des pleins pouvoirs de la révolution, suivant la superstition théologique et autoritaire millénaire selon laquelle tout doit être « organisé, ordonné et commandé » par un « centre » compétent et responsable, voyant tout et omnipotent. Dernier exemple instructif, éclatant et désastreux : – l’Alliance, qui a ruiné et détruit les énergies expansives et dynamiques du peuple, de sorte que l’on peut affirmer, de manière générale, que les Centrales ont toujours empêché, obstrué, et saboté les mouvements populaires spontanés.

«…Cependant, la Centrale anarchiste ne fera pas pareil » –, voilà ce que l’on nous réplique. Et bien, mis à part le simple fait qu’aucune Centrale ne peut être anarchiste, pour la seule raison qu’il y a une… oligarchie, c’est-à-dire une délégation permanente des pouvoirs, nous affirmons qu’aucune Centrale ne peut sentir, percevoir, évaluer les mouvements anarchistes du bas, qui se propage de la périphérie au centre, car la Centrale est extérieure et éloignée de l’hyper-centre générateur…

Psychologiquement, elle est insensible.

Ce n’est pas un système central nerveux moteur, similaire au cerveau dans le corps humain. Elle est donc incapable de saisir le moment psychologique, d’attraper l’instant historique et de faire l’histoire ; c’est-à-dire de donner l’impulsion aux parties périphériques. Un centre moteur unitaire dans les organismes sociaux est un organe qui paralyse et hypertrophie. C’est une construction gouvernementale. Les mouvements se propagent, rigoureusement, dans un sens précisément inverse : c’est-à-dire depuis l’hyper-centre vers les périphéries, dynamiquement et expansivement.

Mais on nous chante et on nous rechante, sur tous les tons de la gamme organisatrice, on nous joue avec la harpe partitaire et centralisatrice : « Notre Centrale anarchiste est fondamentalement différente des constitutions gouvernementales ; elle est antithétique à celles Autoritaires des Partis Politiques ou des corporations syndicales. C’est une « libre entente » pour donner de l’élan et créer des libres initiatives, là où il n’y en a pas. C’est une organisation pour « organiser la révolution », pour coordonner les efforts, pour étendre et généraliser les mouvements… impulsifs et chaotiques ».&

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